
Le monde m’échappe.
Ainsi, étant au cinéma dernièrement, je n’ai pu éviter la pénible séquence des publicités, dont je m’abstiens d’habitude.
Après un spot pour une marque d’automobiles qui apparemment aidait les arbres à pousser et rendait les gens heureux, un deuxième spot attira particulièrement mon attention. C’était une marque de sport qui cette fois s’adressait à nous. Le message était clair : chacun d’entre nous était unique et avait un potentiel qu’il fallait développer tout en restant fidèle à sa nature profonde. Le slogan nous invitait à être nous-mêmes. C’était fort sympathique et cela ne me posait aucun problème, car je n’avais jamais réussi à être quelqu’un d’autre, même si, très souvent, j’aurais bien aimé. Mais, à la fin du spot, la marque nous enjoignait pour ce faire d’acheter ses chaussures. Ainsi donc, si je voulais être moi-même, il fallait que j’achète les mêmes chaussures que tout le monde. J’avoue que cela me plongea dans des abîmes de perplexité.
Quelques jours plus tard, je regardais la télévision. Parmi les sujets traités dans le journal, l’un concernait une manifestation d’agriculteurs. Ils occupaient les parkings de nombreuses grandes surfaces. Interrogés, ils laissaient éclater leur colère légitime et intimaient aux gens de consommer français et, par exemple de ne pas acheter des tomates espagnoles, ce à quoi je souscrivais. Néanmoins, je remarquais que presque tous leurs tracteurs étaient de marque américaine.
Dans l’émission suivante, les invités avaient tous en commun d’avoir écrit un livre sur le développement personnel. La notion me laissa songeur. Je me demandais sincèrement si les ouvriers à la chaîne, les femmes de ménage, les chauffeurs routiers avaient le temps et l’énergie de se développer. L’un des « auteurs », en tout cas, incarnait bien la notion, semblait-il. Il s’était tellement développé qu’il pesait dans les 130 kilos ! Tous insistaient sur le fait qu’il fallait que nous nous réalisions notre moi profond, que nous n’étions pas vraiment nous-mêmes tant que nous n’étions pas « développés ». Ainsi donc je n’étais pas moi-même, ce que j’avais déjà remarqué la veille après six bières et quatre whiskys. Ils nous fallait nous reconnecter à nous-mêmes ! N’ayant jamais été connecté, je voyais de nouvelles perspectives s’ouvrir devant moi.
Nous étions tous différents, disaient-ils, ce qui fut une vraie révélation car je suis un peu tête en l’air. Certains d’entre eux préconisaient l’utilisation d’accessoires plus ou moins relaxants pour, tout d’abord, nous ressourcer. L’un vantait le pouvoir des pierres, ce qui éveilla mon intérêt, car j’avais remarqué, peu de temps avant, que, pour éloigner les cons, l’emploi de très gros cailloux était très efficace. En définitive, avec des modalités quelque peu différentes, leurs livres expliquaient une méthode, accessible à tous, permettant à chacun de se réaliser. Je peinais à comprendre comment, si nous étions tous différents, la même méthode pouvait s’appliquer à chacun.
Le monde semblait m’échapper de plus en plus.
Le lendemain, je mangeais avec un vieil ami et son épouse, enseignante. Elle me parla des mobilisations du moment. Elle était farouchement contre la sélection qui empêchait des jeunes d’accéder au savoir. Généreux combat, pensai-je, tout en me rappelant que leur fils avait changé de secteur pour intégrer le meilleur lycée de la ville, afin de faire prépa et sciences-po. Nous parlâmes ensuite de tout et de rien et la conversation déboucha sur la situation économique internationale et ses conséquences environnementales. Mon ami en vint à parler de la Chine, qui, selon lui, était le premier pollueur mondial, à cause de ses usines mais surtout disait-il à cause de l’automobile. Ces crétins n’avaient pas compris que l’avenir était au vélo. Étant doté d’une bonne mémoire, je lui fis remarquer que 40 ans auparavant, au cours d’un déjeuner semblable, il avait traité les chinois d’arriérés économiques se déplaçant encore en vélo et qui n’étaient pas foutus de se payer une voiture comme nous le faisions.
Voilà comment on perd un ami !
Décidément, il faut vraiment que je m’habitue à ne pas tout comprendre.



