
(Episode précédent) A force de jouer dans des clubs, les Quarrymen, nouvellement renommé Beatles, commencent à être un peu connus. Mais ils ne sont en rien vraiment meilleurs que les autres groupes de Liverpool. Surtout si on les compare au groupe le plus célèbre et le meilleur de la ville : Rory Storm & The Hurricanes où un certain Ringo Starr officie à la batterie.
Un concours de circonstances va précipiter les choses. Les allemands adorent le rock mais il n’y pas de groupes de rock allemands à l’époque. Il y a, en particulier, une forte demande dans la ville portuaire de Hambourg où bien des marins accostent. Un imprésario anglais qui a visité la ville a pris conscience du fait qu’il y avait un marché vierge à conquérir et en a averti ses relations d’affaires à Liverpool.
En conséquence de quoi survient une forte demande pour des groupes de rock anglais. On n’exige pas un grand professionnalisme vu qu’il n’y a aucune concurrence et que, de toutes façons, les groupes vont jouer dans le quartier de la Reeperbahn, le quartier chaud de Hambourg où officient les prostituées, les stripteaseuses, les cinémas pornos et les bars où se côtoient les marins en goguette et les ivrognes avides de bagarres qui n’ont pas dû souvent dessaouler ces dernières années. Un public pas trop exigeant.
Un peu lassés de leur relatif anonymat ainsi que du manque de perspectives, John, Paul et George décident de tenter cette aventure. Le problème est qu’il leur faut un bassiste et un batteur.
Pete Best
A l’époque, les Beatles n’ont pas de batteur attitré et en changent souvent. Ils portent souvent leur choix sur Pete Best parce qu’il a une certaine notoriété à Liverpool et qu’il impressionne par son jeu débridé. Il a un autre avantage : il est le fils de Mona Best qui possède le club le Casbah où il est plus facile, évidement, d’obtenir un engagement si le batteur est le fils de la propriétaire.
Mis au pied du mur pour remplir leur engagement à Hambourg, le choix des Beatles se porte sur Pete, qui connait tous leurs morceaux et ne se fond pas trop mal dans la bande. De ce fait, il aurait pu être le batteur des Beatles toute sa vie, il a eu sa chance. Mais quand on est engagé avant tout parce qu’il n’y a pas d’autre challenger, on est, par définition, sur un siège éjectable.
Stuart Sutcliffe
Une surprenante erreur de casting de John Lennon… Lui qui a toujours su s’accompagner de musiciens doués va engager comme bassiste quelqu’un qui n’est pas musicien ! Non pas que Stuart ne soit pas doué, bien au contraire, mais il est peintre, pas bassiste.
Cette décision de John ouvre la porte à bien des conjectures. La vérité, toute simple, est que Stuart était son meilleur ami et qu’ils étaient potes, à la vie, à la mort. Une grande complicité les unissait et John ne pouvait envisager d’avoir un groupe de rock dont Stuart serait absent.
Dans les faits, il ne joue pas très bien, pas très en rythme et n’est pas impliqué dans la musique et la réussite du groupe. Je le rappelle : c’est un peintre, pas un musicien.
Par contre, il a un charisme extraordinaire. On ne voit que lui sur scène.
Le 17 août 1960, les Beatles s’embarquent pour Hambourg et c’est toute leur vie qui va en être changée.
L’épreuve du feu
Imaginez la situation. Cinq adolescents, qui vivaient encore chez leurs parents et ne connaissaient pas grand-chose de la vie, se retrouvent dans l’endroit le plus « chaud » de la ville de Hambourg et, en fait, l’un des endroits les plus chauds du monde à l’époque.
Ils vivent à cinq dans ce qu’on pourrait appeler un réduit, ou un grand placard. De l’autre côté du mur, il y a un cinéma porno, le Bambi Kino. Difficile de dormir la nuit avec tous ces bruits de halètements et de cris d’extase provenant des films.
Ils jouent sur scène à l’Indra Club au moins huit heures par jour et mangent peu vu qu’ils gagnent peu. Ils n’ont aucun endroit pour se laver. Au bout de quelques jours, leurs organismes les lâchent. Ils sont épuisés, vidés.
Preludin is the solution (sic)
Les prostituées du club connaissent bien la solution, elles qui ont également des horaires de folie : Preludin, une amphétamine coupe faim. Ce « remède miracle » circulait par centaines de pilules dans le quartier. Effectivement, ça règle tous les problèmes. Comme c’est un coupe faim, ils n’ont plus besoin de beaucoup manger ce qui leur facilite les choses financièrement et ils n’ont même pas à acheter les pilules : elles circulaient librement dans le quartier chaud de la Reeperbahn.
Ils peuvent jouer des heures entières avec un enthousiasme inhumain. Il existe une photo des Beatles, qui n’est réapparue que très récemment, où ils font les clowns en montrant bien visiblement des tubes de Preludin et en arborant des sourires extatiques. Leur futur manager, Brian Epstein, usera de toute son influence pour que cette photo n’apparaisse jamais nulle part. Cette photo illustre le présent article.
Le film Backbeat (1994) illustre bien la première fois où ils ont pris du Preludin :
Ça, ajouté au fait qu’ils sont tous habillés en rockers : bananes et perfecto de cuir noir… On est bien loin de l’image grand public qu’ils vont avoir deux ans plus tard !
Le professionnalisme, appris à la dure
Armés de Preludin et de leur foi dans le groupe, ils vont tenir pendant des semaines un rythme insensé, d’abord en jouant sur scène comme si leur vie en dépendait puis, vu qu’ils n’arrivent plus à dormir à cause du Preludin, en apprenant constamment de nouvelles chansons pour se distinguer des autres groupes qui écument la Reeperbahn.
Comme je l’ai déjà expliqué dans plusieurs articles, les musiciens anglais ne sont pas venus aux drogues, dans un premier temps, pour leur côté « récréatif » mais simplement pour tenir le coup dans des engagements harassants. En Allemagne comme au Royaume Uni, les tourneurs et organisateurs de spectacles constituaient une vraie mafia. Ils avaient tout pouvoir et les groupes étaient exploités dans des conditions inhumaines. Alors un groupe qui veut réussir et se distinguer prenait ce genre de drogues simplement pour tenir le coup et arriver à percer. Cette réalité est plutôt triste mais il y avait pire : abandonner ses rêves et aller bosser à l’usine.
Malgré tout, cet esprit « commando » va porter ses fruits. Tout d’abord ils deviennent bons, vraiment très bons, et ça finit par se savoir en dehors du quartier chaud.
La prochaine fois : Klaus et Astrid


