
(Episode précédent) – Le 3 janvier 1964, les Rolling Stones entrent aux studios Regent Sound à Londres pour enregistrer leur premier album.
Loin d’avoir la « grosse tête », les Stones abordent le processus avec une étonnante lucidité. Keith Richards dira plus tard : « A l’époque, les groupes ne duraient pas. Deux ans, c’était un maximum. On a donc abordé l’enregistrement du premier album avec l’idée que c’était probablement le dernier. Ça nous a donné la rage de sortir quelque chose qui nous représente vraiment, quelque chose dont on pourrait dire plus tard qu’on en était fiers, peu importe ce qu’on était devenus ».
Des stratégies UK-US différentes
Ce premier album inaugurera une pratique étrange sur la différence entre la version UK et la version US des albums. Il faut dire que dans les deux pays, on a une culture discographique des albums très différente. Pour les américains, la compagnie London en l’occurrence, tous les hits doivent se retrouver dans les albums. On considérait qu’avoir des hits dans un album était un argument supplémentaire de vente. Pour Decca Londres, on ne met jamais un hit dans un album parce qu’il a déjà été vendu en single. On pensait que mettre les hits dans un album nuisait au marché des singles. Au Royaume Uni, pour les compagnies discographiques, faire des singles et faire des albums constituait deux processus complètement séparés.
Les deux points de vue, US et UK, se défendent mais le résultat est un vrai chaos. Les Stones réalisent des albums UK qui ne porteront pas le même nom aux Etats Unis et qui y comporteront tous les hits, en éliminant certains titres de l’album UK au passage pour ce faire. Ça va durer jusqu’en 1967 et Their Satanic Majesties Request sera le premier album enfin identique, UK et US.
Il faut savoir qu’à l’époque des albums vinyles, la capacité maximale était de 22 minutes par face du disque. On ne casait pas autant de morceaux que l’on voulait, contrairement à notre époque de CDs.
Les conséquences
Autant les filiales UK des compagnies US vont sortir, en général, une copie conforme de l’album d’un groupe américain, autant l’inverse n’est presque jamais vrai pour un groupe britannique.
Tout ceci nous donne une discographie chaotique pour les Beatles et pour les Stones. Pour les Beatles, il est possible de simplifier le problème. Il suffit d’ignorer la discographie US et d’acquérir la discographie UK puis de s’acheter les deux album Past Masters sortis en 1988 et qui regroupent tous les singles et leurs faces B. Pour les Stones, on a l’équivalent des Past Masters, Singles Collection : The London Years. Mais le problème est qu’il n’est pas facile de choisir entre les versions US et UK des albums. Par exemple, la version américaine de Out Of Our Heads est bien plus intéressante que la version UK. A l’inverse, la version UK de Aftermath l’emporte largement sur la version US. Idem pour l’album Between The Buttons.
Bref, vous l’avez compris, tout ceci constitue un vrai casse-tête pour le fan qui veut connaitre tout ce que les Stones ont fait dans les années 60.
Le premier album éponyme
La pochette est une énigme, surtout pour l’époque. On y voit les cinq Stones de trois quart face dont les visages apparaissent dans un jeu d’ombres. Personne ne sourit, fait inhabituel pour les disques de l’époque. Et c’est tout pour le recto. Le nom du groupe n’apparait qu’au verso avec la mention : « Les Rolling Stones, une façon de vivre ». Tout un programme !
Et il est vrai que l’album se démarque aisément de la culture pop de ces années-là. Outre la lucidité affichée par le groupe et dont je parlais plus haut, le son est râpeux, brut, direct. Les arrangements musicaux sont d’une efficacité redoutable.
La configuration de l’endroit y est peut-être pour quelque chose. Les Regent Sound Studios sont en fait une pièce tout juste suffisante pour y caser le groupe au complet. L’insonorisation est assurée par des boites d’œufs sur les murs. Il n’y a qu’un magnétophone deux pistes (une pour les voix et une pour les instruments). Inutile de dire que, dans ces conditions, toutes les prises de son sont effectuées live. Ce n’est pas un problème pour le groupe qui joue ces morceaux en concert depuis plus d’un an. Le tout est mixé en mono pour avoir un impact maximum sur n’importe quel système d’écoute. A l’époque, la stéréo était rare.
Route 66
Un vrai festival de Rock ‘n’ Roll à la Chuck Berry… Cette chanson, un hymne à cette route légendaire qui traverse les Etats Unis, est arrangée à la perfection par le groupe. Les breaks, les solos, tout est du meilleur bon goût.
I Just Want To make Love To You
Un rejet de la vie de couple routinière pour une déclaration d’intention on ne peut plus claire !
I’m A King Bee
Du grand art ! Ayant toujours été fans de Slim Harpo, les Stones ne peuvent que reprendre son grand succès. L’instrumentation est soignée de bout en bout et jusque dans les moindres détails. Le solo final d’harmonica par Mick Jagger est éblouissant. On voit tout de suite que le groupe connait son affaire. Les paroles sont stupéfiantes par l’utilisation de métaphores sexuelles comme le blues sait si bien le faire.
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Carol
Un classique de Chuck Berry qui deviendra aussi un classique des Stones. Keith Richards est un praticien doué du style de ce guitariste américain.
Can I Get A Witness
Reprise de main de maitre d’un grand succès de Marvin Gaye.
Résultat des courses
La conséquence de tout ceci est que les Stones, qui ont été capables de produire quelques hits, démontrent également leur talent pour faire de bons albums. Loin d’être des musiciens anthropologistes, sérieux et studieux de la musique afro-américaine, ils la jouent au contraire avec sincérité et intensité. Le début de ce qu’on appellera plus tard le blues aux yeux bleus, le blues britannique.
La prochaine fois : le blues aux yeux bleus



