
[228 p.] – 12€
La première de couverture en porte déjà la trace : une vision incandescente, presque radiographique, d’un monde invisible dont les textes prolongent la pulsation. Ici, les mots brûlent autant qu’ils apaisent ; la langue oscille entre noir et blanc, dans une tension obstinée vers la lumière.
Car ces nouvelles semblent toujours vouloir franchir un seuil ; déplaçant les frontières du visible, défiant la temporalité, traversant la nuit pour ouvrir des passages, des échappées possibles. Elles portent en elles une insistance presque physique à inventer un ailleurs, à rouvrir une liberté perdue.
Entre suggestion et révélation, JE est un monstre déroule ainsi un éventail d’histoires où s’entrevoit la possibilité d’une île – peut-être vivable, peut-être à reconstruire – dont l’écho revient vers nous comme une promesse, ou, dans une quête, comme la poursuite d’une question : comment la lumière pourrait-elle s’effacer ?
Venir à la lumière malgré la nuit est bien l’ancrage récurrent à partir duquel la poète, romancière, nouvelliste, comédienne et artiste-peintre ouvre un horizon augmenté, nous entraînant dans l’univers dense et souverain de ses paysages imaginaires portés par l’énergie sombre mais insurgée de ses images.
Écrire une nouvelle relève d’un défi : comment en effet, en peu de pages, ouvrir un monde, en capter la respiration, tout en donnant au lecteur l’impression d’entrer dans une vie entière ? Là où le roman déploie, la nouvelle condense ; elle concentre une densité d’univers en quelques gestes, quelques images, quelques voix, et doit pourtant trouver sa chute — ce point d’embrasement où tout bascule, parfois en une seule phrase. C’est dans cette brièveté même que s’éprouve l’intensité, et que se loge, peut-être, l’inattendu. Et que parvient à s’expanser l’univers créatif de Colette KLEIN.
L’exergue de Charles Juliet rappelle que le désespoir continu, loin de conduire à l’épuisement, ouvre paradoxalement à une forme d’apaisement — à une unité intérieure. Les nouvelles de Colette Klein semblent précisément sonder cette zone fragile où, dans un paradoxe fertile, l’obscur touche à la lumière ; où le trouble devient passage ; où l’on ne sombre pas mais s’éclaire d’une lucidité insurgée. La nuit, traversée jusqu’au bout, peut s’ouvrir sur une clarté tenace.
Emaillées de traits autobiographiques dont la force tient moins à la confidence qu’à l’expérience vécue, ces nouvelles déclinent des thèmes récurrents de l’œuvre de Colette KLEIN : l’absurdité de l’existence, l’absence d’être, les visions, la solitude et ses vertiges, la folie, la vieillesse, le deuil, la tentation du suicide, la mort, mais aussi la persévérance du regard face au tragique du monde, jusqu’aux signes mystérieux que l’écriture peut révéler lorsqu’elle s’ouvre à un langage universel. Autant de motifs qui peuvent brusquement se déborder eux-mêmes, lorsque la lumière — trop blanche peut-être — tombe sur les limbes extra-lucides des simulacres.
La solitude des personnages pousse alors les portes synesthésiques de l’invisible : un livre se met à se déchiffrer, un passage s’ouvre vers l’inconnu, et c’est l’univers singulier de Colette KLEIN qui se dessine, à la fois intérieur et transfiguré.
(…) Une absence d’être persistait à le dévorer, de l’intérieur, l’abandonnant au vide.
Une seule pensée s’imposa à lui, qu’il enfouit aussitôt : « les morts se nourrissent-ils des vivants ? »
Ici, une pierre dressée, là, une croix, un fragment de vent, une empreinte dans la terre : autant de signes à l’invisible, participant d’une liturgie du monde et déplaçant l’œil vers un domaine plus poreux que la matière — un passage, peut-être.
Le télescopage des temporalités qui traverse les personnages défait la chronologie, condensant une vie entière dans l’instant d’une présence, et ne cesse d’ouvrir des fenêtres dans ce recueil. Le JE devenu monstre — à lui-même autant qu’à la marge du monde — fait vaciller les miroirs, ceux qui, « le matin, ne se réveillent jamais tout à fait », laissant persister un entre-deux nébuleux où les apparences se redessinent. Ainsi exposée à ses propres Jeux de lumière, l’écriture trouble le focus, brouille les évidences, traverse la couleur des êtres et des choses jusqu’à devenir, elle aussi, lumière — « comme la sève et le sang ».
De page en page, le lecteur se sent porté, comme s’il gravissait les hautes marches d’un invisible escalier. Au château de Pierrefonds, l’escalier imaginé par Viollet-le-Duc ne mène nulle part ; chez Colette KLEIN, le JE, projeté dans son monstre, réussit paradoxalement à conduire la littérature vers cet ailleurs : un escalier sans fin, ou plutôt un seuil ouvert sur l’invisible de l’infini, vers l’inconnu qui nous regarde.
© Murielle COMPÈRE-DEMARCY (MCDem.)
10/12/2025
JE est un monstre (Nouvelles), Colette KLEIN, Éditions de l’Œil du Sphinx – [228 p.] – 12€



