
Les danseurs bondissants et solaires déboulent dans la boîte saturée de techno, et, comme toujours au Théâtre Elizabeth Czerczuk, nous hypnotisent ou nous enjôlent. Tour-à-tour, les compositions originales jouées sur scène par les musiciens-comédiens et la bande son soigneusement choisie sont époustouflants de justesse, raccord avec la chorégraphie et la machine à émotion.
Avec Eros-Hypnos, l’écriture laisse moins de place aux rictus déments de personnages à la mécanique détraquée, aux gestes saccadés de pantins pathétiques et merveilleux. Elle aménage plus que dans les précédentes créations un espace d’humanité souriante, plus fragile. En effet, on ne peut plus parler de fragilité quand la folie s’est imposée. La fragilité, c’est avant la folie. Là, les femmes et les hommes, par couple ou tous mêlés font une danse d’énergie vitale, sur terre et aux enfers.
Est-ce, théâtre et danse mêlés, le parti-pris romantique d’Elizabeth Czerczuk puisant aux racines des douleurs et sortilèges polonais ? Est-ce la vertu de l’âme baroque ressentie dans ses expressions intermittentes de memento mori ? Est-ce notre œil saturé de couleur et d’ombre qui nous incite à voir une beauté plus optimiste dans Eros-Hypnos ? Le mal est présent mais le bien triomphe malgré tout, même dans la mort. Le mauvais homme est puni et nous n’aimerions pas, nous autres pauvres pêcheurs, nous retrouver à sa place. Vu ce qui nous attend, il va désormais nous falloir agir en Bons Larrons… Les démons sidérants, corneilles aux pattes griffues vengent les victimes et dévorent leur bourreau.
L’être brutal, oublieux des autres, déchiré aux enfers nous émeut pourtant. Il est le double négatif d’un Ryszard Cieslak, Prince constant inflexible sous la torture, dans l’offrande de soi, « Parce que l’homme naît sujet à la douleur et à la mort » (1). Même l’être vil ne mérite pas cette ordalie. Pleure-nous nos oublis comme nous pleurons aussi sur ceux qui nous ont oubliés.
Les tableaux se succèdent à un rythme époustouflant, confondant de maîtrise gestuelle et collective. Comment exprimer avec assez de cœur arraché la fantasmagorie de la famille aux valises-cercueils transparentes où sont emmitouflés des bébés mort-nés ? Comment expliquer qu’entendant les voix tantôt en français, tantôt en polonais, l’on ne comprenne rien et l’on comprenne tout ?
Il fait beau chercher un motif d’insatisfaction – on est atrabilaire ou on ne l’est pas -, la troupe du TEC nous enchante. Le titre Eros-Hypnos d’abord si énigmatique, éclate d’évidence quand on est confrontés aux corps splendides de cette jeunesse shootée à l’ardeur et à la grâce. Giguez voir Eros-Hypnos. Emmenez-y votre petite amie, votre petit ami, vos petits amis. Sûr que la bacchanale dionysiaque vous donnera des idées pour ce soir ; sûr que la fantaisie des noces villageoises vous entraînera dans la danse; sûr que le ballet d’une humanité souffrante et rédemptée, à chacun et à tous serrera le cœur.
Éric Desordre
(1) Le Prince constant, Pedro Calderón


