
Le livre s’ouvre sur l’accompagnement de la narratrice auprès de sa mère mourante. D’emblée, le temps se défait : la mort imminente suspend le présent et rend possible une autre forme de vie, celle du souvenir. La fille (« la Petite ») et la mère vivent encore, ensemble, dans les strates de la mémoire, là où la douleur du corps s’efface devant la vivacité des images. À partir d’une correspondance ancienne, la narratrice revoit ses parents jeunes, les imagine se rencontrant au bal. Le lecteur glisse imperceptiblement du présent au passé, porté par une prose qui épouse les mouvements de la conscience.
Le voyage en train, de la gare d’Austerlitz jusqu’aux gorges de la Vézère, devient le moteur de ce rembobinage intérieur. Les paysages défilent, immuables, tandis que la durée se dilate, se contracte, au gré des souvenirs. Les pages blanches, les silences du texte sont autant de haltes, de gares intérieures où surgissent les prénoms d’une lignée de femmes paysannes : Alice, Eugénie, Angéline, Louise, Marie… La narratrice les convoque, les laisse s’approcher. L’approche est essentielle dans cet ouvrage : rien n’est forcé, tout advient dans une lente disponibilité à ce qui insiste.
Ce livre ne se contente pas de raconter : il fait revivre. L’écriture agit ici comme une puissance de résurrection. À l’instar d’un démiurge, la narratrice (« celle qui écrit ») dénoue les bandelettes, soulève le linceul, défie la fixité des archives et des photographies. Le portail du cimetière devient seuil ; le caveau, un espace de passage. L’écriture fouille les plis d’un passé demeuré intensément vivant, au risque d’une intrusion intolérable. Mais c’est à ce prix que les corps reprennent chair, que les émotions circulent à nouveau.
Des Femmes. Toutes constitue ainsi un livre de justice. En redonnant voix à ces femmes paysannes, souvent réduites au silence, servantes des hommes et de la terre, la narratrice répare des vies blessées. Elle lit les archives muettes, reconstitue par l’imaginaire ce qui n’a jamais été dit, transgresse le mutisme imposé. Eugénie incarne, parmi ces femmes, la résistance sans éclat : son regard sombre défie l’ordre établi. Dire pour elles, c’est parfois trahir — mais une trahison nécessaire, au nom de la vérité sensible.
Ce travail de résurrection est indissociable d’un travail de deuil. En revenant dans la maison familiale, la narratrice affronte le vide, mais aussi les présences : la mère revient, presque palpable, comme une revenante. L’écriture permet alors une réconciliation, une pacification de la colère sourde que suscite la perte. Le livre s’achève là où quelque chose a été retrouvé : la mère, Elisabeth, et, avec elles, une part d’enfance.
Œuvre de mémoire, de souffle et de silence, Des Femmes. Toutes est un livre original, habité et universel, où l’écriture accouche des mortes, et où le passé, loin d’être clos, respire encore dans le présent du texte.
© Murielle COMPÈRE-DEMARCY (MCDem.)



