
L’Angleterre est un pays bien triste en ce tout début des années 60, une terre de cloisonnement étanche entre les classes sociales. On nait prolo, on le reste toute sa vie et peu importe le manque d’horizons du commun des mortels. Le film Samedi Soir, Dimanche Matin (1960) en est une belle illustration.
Auparavant, il y avait encore la possibilité de tenter sa chance dans les colonies, au besoin en s’engageant dans l’armée. Mais « l’empire sur lequel le soleil ne se couche jamais » est bien mort et le pays a été dévasté par la saeconde guerre mondiale. La jeunesse trouve son exutoire dans les bagarres sanglantes entre Teddy Boys. Les autres noient leur spleen dans la bière.
A notre époque, où les 60’s sont idéalisées, on mesure mal à quel point les Beatles, les Stones, les Who et quelques autres ont pu débuter dans un univers sombre et sans issue. Cet univers, cette ambiance est plutôt bien illustrée par la musique du générique de début du film Backbeat (1994) :
Un groupe parmi tant d’autres
Les Rolling Stones, quand ils débutent, n’ont qu’une seule particularité qui les distingue des autres groupes : ils jouent du blues et du rythm ‘n’ blues, des musiques afro-américaines. Autant dire que leur potentiel commercial en est sérieusement diminué. Il serait tellement plus simple de faire de la pop comme ce nouveau groupe de Liverpool dont on commence à parler… Comment s’appellent-ils déjà ? Les Beatles, je crois, un nom dans le genre.
Mais ces types sont des teigneux, des passionnés. Ils se comportent en croisés du blues. Une drôle de bande, vraiment hétéroclite. Laissez-moi vous les présenter.
Brian Jones
Au début, il est le leader incontesté du groupe. Il l’a recruté, lui a trouvé son nom, prends toutes les décisions et gère les rares cachets du groupe (sur lequel il se prélèvera son petit bénéfice personnel, ce que les autres n’apprendront que bien plus tard). Il est surnommé Elmo Lewis à Londres car il joue de la guitare slide à merveille, comme Elmore James, le grand spécialiste afro-américain de la chose. Un drôle de zozo : multi-instrumentiste, avide d’aventures en tout genre, plutôt précoce (il a déjà des enfants naturels) et doté d’une personnalité égocentrique qui le porte bien haut au milieu de ses pairs musiciens. Personnalité fragile, sous des dehors mégalomaniaques, particularités qui l’empêchent de voir la réalité concrète des choses.
Mick Jagger
Un apparent pur produit de la classe moyenne britannique. Son père est professeur de sport et participe même à des émissions à la télévision. Il est amusant de revoir ces émissions où le père dirige activement le fils, encore gamin, dans des exercices à montrer aux téléspectateurs. Le môme s’exécute, apparemment soumis, mais on peut déjà percevoir le sourire insolent et ironique qui sera plus tard sa marque de fabrique. Le petit Michael est soumis, oui, mais il n’en pense pas moins et ça se voit.
Il habite Dartford et est allé à la même école que Keith Richards quand il était petit. A l’époque, le verdict du même Keith était sans appel : ça n’était qu’un petit con prétentieux. Quand il le rencontrera des années plus tard dans le train avec un disque de Chuck Berry sous le bras et parlera avec lui, Keith réalisera que le petit con prétentieux avait peut-être deux, trois trucs à lui apprendre. Débutera alors une étrange relation faite d’amour et de jalousie qui portera le tandem au firmament.
Keith Richards
Un individu hors norme qui a toujours eu ses principes et qui s’y tient. Chétif et peu combattif quand il était enfant, malmené par les durs de son école, il a finalement appris à se défendre pour survivre et après avoir mis une raclée (plus par chance que par talent au combat) au gros dur de l’école, il est officiellement devenu la terreur de son établissement mais avec une nuance d’importance : « Je n’ai pas appris à me battre pour terroriser les autres, j’ai appris à me battre pour que tout ce cirque débile s’arrête ». Il est probable que pas mal d’enfants chétifs ont été heureux de croiser son chemin. Il lui suffisait de dire à une petite terreur : « Tu ne touches pas à Kevin, point barre » pour que celle-ci arrête immédiatement son petit jeu stupide. Passionné par la guitare et adepte du blues, il lui a suffi d’écouter le bluesman Robert Johnson pour comprendre qu’il ne serait jamais autre chose que musicien, plus tard.
Charlie Watts
Copain comme cochon toute sa vie avec le précédent, c’est un authentique gentleman anglais, adepte du bon goût et du cool (il est fan de musique afro-américaine et est d’ailleurs un batteur de jazz, avant tout). Les Stones lui tournent autour depuis le début mais ce n’est que quand ils peuvent le payer qu’il entre officiellement dans le groupe. Il constitue un curieux îlot de classe authentique au milieu de ces fous furieux. Il n’a aucun équivalent en termes de style en tant que batteur de rock car c’est avant tout un adepte du jazz. Sans son groove particulier et sa culture musicale immense, jamais les Stones ne seraient devenus ce qu’ils sont.
Bill Wyman
Un individu largement sous-estimé pour son apport à la musique des Stones. On ne peut prétendre que les Stones l’aient engagé par amitié mais il avait le plus gros amplificateur qu’ils aient jamais vu alors le souci du professionnalisme l’a emporté. Je n’ai jamais lu un bassiste se réclamer de l’influence de Bill. Pourtant, son style a marqué les plus grands morceaux du groupe. Bizarrement, c’est surtout en tant que collectionneur pathologique de conquêtes féminines qu’il se fera connaitre. C’est injuste. Il a apporté bien d’autres choses.
Ian Stewart
Et oui ! Les Stones étaient six à leurs débuts. Que voilà encore un individu à part. Il a tout du gentleman anglais, lui aussi et il joue même au golf, mais son look est vraiment trop propre sur soi, ce qui fera qu’il sera mis de côté rapidement. Pas rancunier, il accompagnera le groupe jusqu’à sa mort en tant que road manager (responsable du matériel en tournée). Ça lui fournira l’occasion de jouer du piano sur pas mal de morceaux et même sur scène, dans le style honky tonk qu’il affectionne.
Les perspectives
Et voilà le diamant brut, mal dégrossi, qui commence sa carrière de manière chaotique dans les clubs de Londres. Autant dire qu’ils n’ont pas grand-chose pour eux à part leur rage d’y arriver.
Mais, étrangement, il va se passer quelque chose d’inattendu quand ils jouent quelque part : soir après soir le public augmente de taille. Ils provoquent un intérêt grandissant et commencent à avoir de plus en plus de fans sincères.
Mais comment faire carrière dans ce monde de musique pop du début des années 60 ? Ce n’est pas du tout leur créneau…
La prochaine fois : le génie d’un manager



