
Le manager des Stones, Andrew Loog Oldham, est loin d’être stupide. On pourrait même dire qu’il a oublié d’être bête. Une constatation s’impose à lui au début des années 60 : tous les groupes qui sortent sont immanquablement comparés aux Beatles et, dans le meilleur des cas, sont considérés comme du sous-Beatles. Comment faire pour que son groupe, les Rolling Stones, ne tombe pas dans cette ornière ? Son idée est simple : les Beatles sourient, sont bien élevés et plaisent aux parents. Alors les Stones ne vont jamais sourire, ou alors d’une manière ironique et feront tout pour apparaitre infects.
Le documentaire Charlie Is My Darling sur leur tournée irlandaise de 1965 est édifiant à cet égard. Bill affiche un gros soupir méprisant quand on le filme, Charlie tire la langue. Les réflexions acides de Brian déstabilisent les journalistes. Quand on lui pose des questions sur le sport, Keith réponds : « Je déteste le vélo. L’autre jour, j’ai vu un petit vieux sur un vélo. Ça m’a énervé alors je l’ai fait tomber ». Quand on lui demande ce qu’il pense des Beatles, Mick réponds, avec un sourire insolent et ironique : « Les Beatles font leur musique. Nous faisons la nôtre… (clin d’œil) Très diplomate, n’est-ce pas ? »
Bref, ils font tout pour apparaitre cyniques et infects et ça marche. Les parents les détestent alors les mômes les adorent, bien sûr ! Bien joué Andrew !
Dans les faits, la vérité est moins manichéenne. Un journaliste particulièrement inspiré à dit, au milieu des années 60, que les Beatles étaient des prolos jouant aux fils de bonne famille et que les Stones étaient des fils de bonne famille jouant aux voyous.
Un coup de chance et une opportunité
Dick Rowe des disques Decca est la risée de ses pairs à l’époque. Il est « l’homme qui a refusé de signer les Beatles ». En 1962/1963, vu le succès énorme de ce groupe avec la compagne discographique EMI, Rowe apparait clairement comme un loser ridicule et risible.
Ce fait va indéniablement jouer dans la négociation entre lui et Andrew Loog Oldham. Pour finir, les Stones sont signés chez Decca.
Come On
Un morceau inhabituel pour les Stones… Venant de signer un contrat discographique, le groupe doit enregistrer un single. La séance d’enregistrement tient du folklore : Andrew Loog Oldham, leur manager, censé être le producteur du disque (le réalisateur artistique), avoue à l’ingénieur du son qu’il n’y connait rien et lui demande de faire le mixage. C’est une reprise de Chuck Berry et les Stones détestent cette chanson. D’ailleurs, ils ne la joueront jamais en concert. Finalement, en 2013 à Toronto, Mick Jagger chantonnera quelques vers de la chanson juste accompagné par Charlie Watts à la batterie. C’est la seule version concert qu’on n’a jamais entendu !
Mais Andrew Loog Oldham pense qu’elle peut ratisser large et elle est finalement choisie comme premier single des Stones. Il est vrai que par son rythme sautillant et son ambiance sixties, la chanson fait parfaitement l’affaire et aura un certain succès. Il faut quand même dire que Andrew achète lui-même un certain nombre d’exemplaires pour booster le succès du single.
I Wanna Be Your Man
John Lennon et Paul McCartney rencontrent un jour les Stones ainsi que leur manager, Andrew Loog Oldham. Ce dernier explique aux Fab Four qu’il recherche un single pour ses protégés. Qu’à cela ne tienne, Paul propose I Wanna Be Your Man, une chanson non achevée des Beatles. Brian Jones, qui était encore à l’époque le leader des Stones, aime bien la chanson mais ça l’ennuie qu’elle soit inachevée. Paul et John demandent qu’on leur laisse cinq minutes et se retirent dans une autre pièce. Effectivement, cinq minutes plus tard, ils reviennent avec la chanson terminée. Cet épisode donne beaucoup à penser à Mick Jagger et Keith Richards : ça n’a pas l’air si difficile que ça d’écrire une chanson et ils ne vont pas tarder à s’y mettre eux-mêmes.
Quand on connait la version des Beatles, dans l’album With The Beatles, et qu’on entend celle des Stones, on réalise à quel point ces deux groupes sont différents. Là où la version des Beatles est une mignonne chansonnette sympa, celle des Stones est tonitruante et sent très fort le sexe. Il s’agit des mêmes paroles mais l’ambiance est carrément différente. La section rythmique dévaste tout sur son passage et Brian Jones fait un solo à la guitare slide qui restera dans les annales.
Stoned
On trouve ce morceau en face B de I Wanna Be Your Man. Il s’agit en fait d’une improvisation du groupe, plutôt sympa et représentative de leur style. Aux Etats Unis, le single marche bien… Jusqu’à ce que London, la filiale américaine de Decca, ne découvre que « Stoned » veut dire défoncé. Le single sera retiré pour « raisons morales ».
Not Fade Away
A l’origine une chanson de Buddy Holly largement inspirée des rythmes de Bo Diddley, le morceau va comme un gant au Stones dont ils accentuent le côté « Bo Diddley ».
It’s All Over Now
Le 1er juin 1964, les Rolling Stones commencent leur première tournée américaine. Le disc-jockey Murray The K leur fait écouter cette chanson de Womack & Womack qui leur plait immédiatement. Elle est l’occasion pour eux de l’enregistrer aux studios Chess de Chicago où ont été produites une grande part des chansons qu’ils adorent depuis longtemps. La qualité de leur son monte d’un sacré cran : on est dans le temple du blues et du rythm ‘n’ blues.
Une des idoles des Stones est Muddy Waters, chanteur et guitariste de blues prolifique et à succès dans les années 50. Le nom du groupe vient même d’un titre de Muddy : Rollin’ Stone. Au début des années 60, sa carrière est à l’arrêt et il rend tout un tas de petits services à la compagnie Chess. Quand les Stones arrivent au studio, un grand noir vient les aider à porter leurs instruments. Ils reconnaissent immédiatement leur idole et sont anéantis de le voir devenu un homme à tout faire. De la non-pérennité de la célébrité…
La suite logique
Avec tous ces hits, les Stones ne sont clairement plus un groupe qui ne fait que passer. Il est temps d’enregistrer le premier album.
La prochaine fois : le premier album



