
(Episode précédent) – Début 1965, les Stones ont beaucoup de succès des deux côtés de l’Atlantique. Mais le hic est que c’est surtout avec des reprises, pas par leurs propres compositions. Par chance, leurs fans connaissent rarement les versions originales alors ça fait illusion.
Depuis le début, leur manager, Andrew Loog Oldham, est conscient du problème. Voyant leur peu d’entrain à composer, il les a une fois isolés dans une cuisine et ne leur a permis d’en sortir qu’une fois qu’ils auraient fait une chanson. Mis au pied du mur, Mick et Keith ont fini par sortir quelque chose. Rien d’immortel mais c’était un début.
Le problème est qu’ils composent des chansons plutôt pop, totalement inadéquates à leur style. Ils trouvent quand même à les refourguer à des artistes débutants qui, pour certains, auront une belle carrière.
The Last Time
Comme souvent, la voie de sortie du problème va arriver d’une manière inattendue. En s’amusant à jouer une vieille chanson peu connue des Staple Singers, Mick et Keith, pour s’amuser tout d’abord, vont commencer à la transformer. Au bout d’un moment de ce traitement, ils s’aperçoivent que ce qu’ils jouent n’a plus beaucoup de rapport avec la chanson originale et sonne vraiment très, très bien. Mick écrit des paroles sur une femme qui le fatigue par son inconstance, Brian Jones ajoute le riff génial et obsédant qui donnera son accroche à la chanson et le tour est joué. Le premier single à succès des Stones écrit par Jagger & Richards !
Satisfaction
Dans le film L’homme qui tua Liberty Valence (1962), un journaliste dit que, dans l’Ouest, quand une légende est bien plus galvanisante que la réalité, on imprime la légende. Satisfaction est le genre d’histoire étonnante où, au contraire, la réalité est bien plus passionnante que la légende. Keith était dans son appartement de St John’s Wood. Il était tard et il était très fatigué. Comme souvent quand il joue de la guitare seul, il a à sa portée un magnétophone à cassettes Phillips pour enregistrer les idées qui lui viennent. C’est tout ce dont il se souvient. Il s’est écroulé de fatigue et s’est endormi.
Le lendemain matin, voyant que la cassette est déroulée jusqu’au bout, il en conclut logiquement qu’il a dû mettre l’appareil en marche pendant qu’il jouait et qu’il s’est endormi brutalement ensuite. Par simple curiosité, il se demande ce qui est enregistré sur la cassette et découvre le thème de base de Satisfaction qu’il a joué sans qu’il s’en souvienne. Puis, plus rien, suivi de 40 minutes de ronflements.
Le thème lui semble vraiment intéressant et Mick écrit des paroles sur la frustration du monde moderne et le mercantilisme. Keith a bien l’idée d’un riff en trois notes mais qui lui semble vraiment trop simple, trop primitif pour être joué à la guitare. Son idée est que ça doit être joué par une section de cuivres.
Quand les Stones l’enregistrent au studios RCA de Los Angeles, ils n’ont pas de section de cuivres sous la main. Par contre, Keith a en sa possession une boite, nouveau produit qui vient de sortir, dans laquelle on branche la guitare et qui produit un son ressemblant aux cuivres, la Maestro Fuzz Tone. Il enregistre le thème ainsi en pensant que ça servira de repère à la section de cuivres plus tard, quand on l’enregistrera. Il est d’ailleurs notable que son exécution a la « respiration », le phrasé type d’une section de cuivres.
Le manager, Andrew Loog Oldham et l’ingénieur du son David Hassinger, au vu du résultat, le détrompent : l’effet est carrément génial, original et donne à la chanson un cachet indubitable. Il faut la sortir telle quelle et en single, en plus. Keith est très gêné qu’un riff de guitare qui lui semble aussi primitif puisse paraitre sur un single. Ça lui semble être un son « gadget ». Comme quoi les musiciens n’ont pas toujours suffisamment de recul par rapport à la qualité de ce qu’ils produisent. S’il y a bien un hymne dans les années 60, c’est Satisfaction et son riff est… inoubliable !
L’album Out Of Our Heads
Le reste de l’album (je parle de la version US, la meilleure) contient quelques belles perles. On pourrait presque parler d’un concept album, leur premier, car il constitue un tout homogène, une entité cohérente clairement dédiée au rythm ‘n’ blues afro américain. Je ne parle évidemment pas de The Last Time et Satisfaction, les premières compositions à succès Jagger/Richards.
Mais le reste est également un pur délice.
Mercy, Mercy
Hitch Hike
Good Times
Une chanson de Sam Cooke aux paroles immortelles. Le critique musical Dave Marsh disait que cette chanson résumait parfaitement ce dont parle le rock ‘n’ roll, de bien des façons.
Qu’il soit une heure ou bien trois heures
L’heure n’a aucune importance pour moi
Je ne me suis pas senti aussi bien depuis je ne sais plus quand
Il se peut que ça ne se reproduise pas de nouveau.
Alors viens et profitons des bons moments
On va rester ici jusqu’à ce qu’on soit “relaxe”
Même si ça doit durer toute la nuit
https://www.lacoccinelle.net/259504.html
L’ensemble de la chanson est traité avec respect et dévouement. Les chœurs sont particulièrement beaux.
I’m Alright
On ne peut pas dire que ce soit un morceau remarquable car il est basé sur un thème simpliste. Mais c’est une version live qui a le mérite d’illustrer parfaitement la façon qu’avaient les Stones de faire monter l’intensité d’une chanson en concert.
Play With Fire
Mick parle d’une jeune femme de la haute société, capricieuse et méprisante à souhait. Habitué à plus de simplicité, il lui dit franchement : « ne joue pas avec moi car c’est jouer avec le feu ».
Un grand jalon vient d’être atteint
Le constat est clair comme de l’eau de roche :
1 – les Stones n’ont rien à voir avec les Beatles, les N° 1 de l’époque. C’est tout simplement « autre chose » et plus personne n’oserait prétendre le contraire.
2 – ils viennent de sortir un très, très grand album
3 – Ils obtiennent des N° 1 dans les charts avec leurs propres compositions
4 – ils sont devenus, d’une certaine manière, un phénomène culturel
5 – contrairement à l’establishment britannique, ils parlent vraiment à une large portion de la population, la jeunesse, sur laquelle le même establishment n’a aucune prise
6 – ils deviennent presque un mode vie, comme le prophétisait les notes de leur manager, Andrew Loog Oldham sur la pochette de leur premier album
Bref, ils sont déjà sur la voie toute tracée qui fera que, quelques années plus tard, en 1969, on les surnommera « le plus grand groupe de rock ‘n’ roll du monde ».
La prochaine fois : Aftermath, l’album charnière


