
Une communauté catholique installée dans l’Ardèche est actuellement en procès pour abus de faiblesse, devant le Tribunal Correctionnel de Privas. C’est la Famille Missionnaire de Notre Dame (FMND), reconnue comme un institut de vie consacrée de droit diocésain par l’Église catholique. On reproche à la communauté, et principalement au Père Bernard, son abbé, une emprise sur d’anciens membres de la communauté, qui se plaignent d’avoir été épuisés physiquement et mentalement et de s’être vu imposer une pensée unique.
De son côté, la communauté rejette toutes les accusations. Des centaines de personnes ont témoigné de leur soutien au Père Bernard, en racontant leur expérience, qu’ils considèrent extrêmement positive, au sein de la FMND.
Voilà, c’est en fait à peu près tout ce qu’il y a à savoir. Enfin, pas que…
Les accusations contre la communauté ont été portées en premier par la MIVILUDES (la Mission de Vigilance et de Lutte Contre les Dérives Sectaires) dans son rapport 2018-2020, sur la base de trois signalements d’anciens membres se plaignant d’avoir été sous emprise. Sous l’impulsion de la MIVILUDES le reste a suivi.
Alors faisons un point : je ne suis pas un grand fana des catholiques. Mon bien-aimé grand-père, que certains qualifiaient de « bouffeur de curés » bien qu’il n’en a jamais mangé aucun, aurait bien-sûr regardé ça d’un œil neutre quoique souriant en pensant « on récolte ce que l’on sème ». Je ne suis pas loin de penser comme lui. Mais si j’adoptais cette attitude, ce serait en toute mauvaise foi, pour les raisons suivantes :
Une presse indigente
A la lecture des articles de presse, que ce soit de la presse de gauche ou de la presse de droite ou de la presse du Centre (de la France, j’entends, on est en Ardèche que diable !) on constate que la paresse intellectuelle de nos organes d’information est affligeante. Un exemple est flagrant, et malheureusement courant, puisqu’on le retrouve dans bien d’autres affaires : on y parle de « victimes », avant même une quelconque condamnation, ce qui bien entendu, est une violation du principe de la présomption d’innocence (dont l’atteinte est sanctionnée par la loi, si superflu que puisse être ce rappel), puisque cela laisse supposer que le délit a été commis, puisqu’il y a victime, et donc que le poursuivi a bien des chances d’être coupable. Mais le journaliste pense que la « victime » c’est plus vendeur que le ou la « plaignante ».
Cependant certains de nos journaleux semblent avoir trouvé la solution : ils parlent de « victimes présumées » ! Ce qui est encore plus ridicule, vu que ce qui est présumé, c’est l’innocence de la personne poursuivie – au moins jusqu’à sa condamnation définitive, si celle-ci devait se produire – ce qui signifie bien entendu que la victime est plutôt présumée ne pas en être une (en tous cas pas une victime de la personne poursuivie), aussi désolant que cela puisse être pour celle qui en est une vraie.
Un autre aspect de leur indigence, c’est l’absence totale de recul et de réflexion sur les accusations portées, couplée à une méconnaissance absolue de ce qu’est l’engagement dans une vie consacrée à Dieu ou à une religion en général.
Ici, pas d’abus sexuels. Pas de captation d’argent ou d’enrichissement, ni personnel ni de la communauté. Pas de violence. Pas de séquestration. Pas de quoi que ce soit en fait. Des accusations de « dérives sectaires », accusations qui en elle-même n’ont aucune définition juridique, et donc une qualification pénale d’ « abus de faiblesse par sujétion psychologique », un concept totalement vague et fourre-tout.
La vie religieuse est exigeante, toujours
Pensez-vous que les journalistes se posent la question de savoir si tout cela n’est pas un peu tiré par les cheveux ? Non, bien sûr. Quiconque connait un peu les exigences d’une vie consacrée sait qu’il y existe des normes, une hiérarchie, des contraintes, des pratiques obligatoires, des interdits. C’est exigeant, parfois trop, et tout le monde n’a pas la vocation. Et c’est religieux ! Et ici c’est catholique. Donc évidemment qu’on y parle de l’obéissance au Christ, d’amour inconditionnel, de vœux d’obéissance, de chasteté, etc. La vie monacale est pleine de règles. Et pas que chez les cathos ! Chez les bouddhistes aussi ! Chez les Jains !
Si je passe en revue tout ce qui est relayé par la presse, finalement la conclusion est assez évidente : ils font grief à la communauté de leur vie monacale. Vie qu’ils ont librement choisie, et qui finalement ne leur a pas convenu.
Dans le cas de la FMND, nos plaignants (ils sont 5) reprochent au Père Bernard d’avoir été recrutés trop jeunes (pour certains d’entre eux, pas tous), un mode de vie jugé excessivement exigeant et dur, avec peu de repos et un manque d’intimité, une restriction des contacts avec l’extérieur, une pression continue par des supérieurs (notamment par la confession ou par des règles strictes), un “climat toxique”.
Je ne connais pas ces plaignants, et je n’ai pas été témoin, bien entendu de ce qu’ils ont vécu. Mais si je passe en revue tout ce qui est relayé par la presse, finalement la conclusion est assez évidente : ils font grief à la communauté de leur vie monacale. Vie qu’ils ont librement choisie, et qui finalement ne leur a pas convenu. Certainement leurs souffrances sont réelles, à tout le moins à leurs yeux.
La vie consacrée, la vie religieuse, la vie monacale, ont toujours été et seront toujours des vies exceptionnelles (un terme que j’emploie au sens neutre, au sens d’ « exception » versus la règle). Il faut une vocation. Il faut une volonté. Il faut un choix. Et même avec ces éléments présents, on peut toujours tomber sur des personnes avec lesquelles on s’entend plus ou moins bien, des personnes que l’on aime ou que l’on n’aime pas.
Je ne remets pas en cause les souffrances de ceux qui se disent meurtris par cette expérience. Mais diantre, ne criminalisons pas l’observance.
La procureure et sa mansuétude
Et puis finalement, il y a la procureure, Céline Nainani. Cette dernière a requis, outre la condamnation du Père Bernard à deux ans de prison avec sursis et une interdiction d’exercer la prêtrise pendant 5 ans, la fermeture de la communauté pendant un an. C’est pas rien, mon chrétien !
Et pour justifier sa sévérité, que dit-elle ? D’abord qu’elle est gentille, parce qu’elle ne requiert ni la dissolution ni la fermeture définitive de la FMND. Quelle mansuétude Madame la Procureure ! Mais elle explique aussi que cette communauté est l’« épicentre des abus des symptômes sectaires ». Qu’est-ce que cela veut dire ? Juridiquement, rien. « Dérives sectaires », « symptômes sectaires », n’ont aucune définition juridique. Mais il y a le fameux « abus de faiblesse ». Pour Madame la Procureure, celui-là est confirmé par « des techniques de persuasion » (grands dieux, publicitaires, tenez-vous à carreau !), « d’enfermement psychique » (ça sonne comme du Jedi version Dark Vador, mais franchement, des gens psychiquement enfermés, j’en croise tous les jours chez mon tailleur. Enfin je ne vais pas tous les jours chez le tailleur, c’est une expression bien sûr), « un fonctionnement autoritaire »… Là je m’excuse, je m’aplatis, mais je me permets une remarque : quelqu’un sait-il que l’Église catholique n’est pas une démocratie, ne l’a jamais été, et ne le sera certainement jamais ? Quelqu’un sait-il que les entreprises privées ne sont pas non plus des démocraties ? Souvent les institutions religieuses sont fondées sur l’autorité, et pour les catholiques, cela commence avec celle du Pape, puis des archevêques, des évêques, etc.
L’abus de faiblesse est aussi constitué, d’après Céline (Nainani, pas l’auteur), par une « dévotion des fondateurs ». Bon j’imagine que sa langue a fourché (n’y voyez pas ici une référence au diable et à sa fourche) et qu’elle voulait dire « envers les fondateurs ». Car j’espère bien que les fondateurs sont dévoués, voire dévots. Quant à une dévotion envers les fondateurs, certes, ce n’est pas très chrétien, car toute dévotion d’un chrétien devrait être envers le Christ, j’imagine, mais en quoi cela est-il l’affaire d’un magistrat ? C’est l’affaire des théologiens, des instances régulatrices de l’Église, des fidèles.
Les aléas de la vie religieuse
Toutes ces choses prises séparément ne sont bien évidemment pas des choses criminalisables, mais pour notre procureure zélée, mises ensemble elles forment le fondement de l’« épicentre des abus des symptômes sectaires ». Non, Madame la Procureure : mises ensemble, elles forment des aléas de la vie religieuse. Qui bien entendu ne se limite pas à cela, et c’est pour ça que des centaines de familles de la FMND ont témoigné de leur épanouissement au sein ou autour de la communauté.
Comment le Parquet explique-t-il ce paradoxe ? (C’en est presque un Mystère, au sens biblique du terme.) Eh bien Notre Céline nous le dit : « C’est tout le problème des dérives sectaires : tous les membres n’en sont pas victimes ». Ah oui… C’est un problème ça. J’en suis sans voix. Sans plume non plus. C’est nouveau. D’autant qu’on finira par entendre Madame la procureure dire : « l’objectif c’est la captation des esprits et des vocations et d’étouffer la dissidence ». Mais visiblement cet objectif ne s’appliquerait qu’à cinq personnes sur des centaines. Pour les autres l’objectif serait différent alors ?
Ceci dit « captation des esprits », c’est mal dit, mais tout prosélytisme procède d’une forme de volonté de captation des esprits, au moins de leur attention, même si c’est pour les aider à être plus libres (ce dont témoignent les « non-victimes »). Et là encore, publicitaires, tenez-le-vous pour dit, la captation des esprits serait un délit ! « Captation des vocations » pour sûr. Tout séminaire catholique cherche à capter des vocations. C’est-à-dire à discerner qui peut avoir la vocation et à l’encourager à rejoindre les rangs. Quant à « étouffer la dissidence », je rappelle humblement à Madame la Procureure qu’il n’existe pas de « droit à la dissidence » au sein d’un ordre religieux, comme l’a d’ailleurs dit la Cour Européenne des Droits de l’Homme. La manière d’exercer son droit à la dissidence est le droit de quitter la communauté, mais « Le principe d’autonomie interdit à l’État d’obliger une communauté religieuse d’admettre en son sein de nouveaux membres ou d’en exclure d’autres » (arrêt Sviato-Mykhaïlivska Parafiya c. Ukraine, 14 juin 2007). Ici, chacun des cinq plaignants a librement pu exercer son droit à la dissidence, en quittant la communauté. La messe est dite.
Honnissons, mais ne soyons pas sectaires
Tout cela est bien tiré par les cheveux (c’est le pourquoi de la tonsure des moines, peut-être). Certes, conservons notre droit à honnir les catholiques si bon nous semble (dans les limites de la liberté d’expression). Honnissons, critiquons, disons tout le mal qu’on en pense (vous n’êtes pas obligés, bien sûr, c’est au choix). Mais de grâce, ne nous faisons pas plus sectaires que les sectaires. Ne faisons pas de l’État, ou des juges, le Léviathan chargé de dire aux gens quelle intensité d’engagement religieux nous devons avoir.
Alors concluons ici simplement : Si le juge devait suivre les réquisitions inanes de la procureure, ne serait-ce qu’en partie, cela apporterait peut-être un peu de satisfaction aux personnes ayant portées leurs souffrances devant le Tribunal correctionnel (encore que la vengeance soit rarement source de grandes satisfactions), mais ce serait un triste jour pour la liberté de conscience, de religion et d’association.


