
(Episode précédent) – Les Rolling Stones font partie, depuis leurs débuts, d’un mouvement musical qu’on appellera plus tard le British Blues Boom ou blues aux yeux bleus.
Si on avait prédit dans les années 50 à un érudit en musique que le blues allait déferler sur les rivages de l’antique Albion, il aurait été pris d’un fou rire inextinguible ! “Quoi ? Cette musique ethnique que seuls les noirs américains peuvent jouer avec talent, jouée par des anglais ? Impossible !”
L’Histoire de la musique lui aurait évidemment donné grand tort dans les années 60. S’il y a un pays hors État Unis qui a été profondément touché par le blues, c’est bien l’Angleterre. Il faut dire que pas mal de conditions y sont réunies pour avoir le cafard, pour ceux qui sont nés dans les années 40, pendant la guerre. Le pays est dévasté par les bombardements, le niveau de vie est très bas et les maigres perspectives d’avenir ridiculisent d’avance l’American Way of Life que le grand frère d’outre atlantique essaie d’y importer.
Une évasion face à la médiocrité musicale ambiante
Quant à la musique du cru, laissons Keith Richards nous en parler : “Quand j’étais jeune, la radio passait à peu près la même merde qu’aujourd’hui, une musique insipide, véhiculant des sentiments de Prisunic”. Bref, pas d’avenir enviable pour qui que ce soit. Quand un pays n’a plus aucun rêve de valeur à proposer, les jeunes du cru cherchent la vérité ailleurs. Le Rock ‘n’ Roll américain a terriblement séduit les jeunes anglais et ses pionniers y étaient adulés comme des prophètes mais, au début des années 60, ils sont morts, en prison ou complètement lessivés. Mais les fans les plus tenaces ont cherché d’où venait cette musique et ont découvert l’existence du blues. Quand plus rien n’a d’importance, quand l’avenir est sombre et la musique aseptisée, on rêve de musiciens qui mettent leur vie dans la balance, dans ce qu’ils chantent et ce qu’ils jouent, et ça a toujours été la spécialité des bluesmen.
Alors ces fans tenaces de blues ont fini par se connaitre tous, plus ou moins. Keith Richards : “Le combat consistait à découvrir les filières pour trouver les disques américains. On finissait par tous se rencontrer et se connaitre, on échangeait les bons tuyaux, on partageait les bons disques. Ça me donnait un peu l’impression de faire partie d’une société secrète dédiée à un idéal. Je crois que je ne me départirai jamais de ce sentiment”.
Eric Clapton, Eric Burdon, Mike Fleetwood, Jeff Beck, Jimmy Page, Brian Jones, Keith Richards, Mick Jagger, etc une bonne part du Gotha du Rock anglais des 60’s est passé par cette école très formatrice.
Tous ces jeunes n’avaient rien et étaient promis à un avenir sombre et sans issue. Le blues a été leur Arche de Noé.
Etat des lieux
Une chanson ultérieure et peu connue des Stones dresse un constat de l’état d’esprit de ces gamins avant qu’ils ne rencontrent le blues. Les paroles sont cruellement lucides et glaçantes : on se marie et on trouve un boulot parce qu’il n’y a simplement rien d’autre à faire :
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Ce n’est pas du blues mais plutôt du folk pop. Keith y exécute une mélodie de guitare particulièrement inspirée et inoubliable. Le dernier couplet, accompagné au clavecin, souligne le sens dramatique des paroles quand le narrateur en arrive au troisième âge.
Le début de la misogynie proverbiale de Jagger ?
Le précédent morceau semble suggérer que c’est une femme qui fait qu’un homme se range docilement. Ça devient un thème récurrent des paroles des Stones, même s’il est évident que Mick n’a jamais eu ce genre de problèmes.
Ecrite pour les Togerry Five, un groupe obscur, I’d Much Rather Be With The Boys est un hymne à l’amitié virile entre membres d’un gang par opposition à l’amour pour une femme (sic).
A l’inverse, les Stones écrivent ou font des reprises également sur l’amour fou qui ferait qu’on se batte pour garder une femme. Tous les thèmes sont bons tant qu’ils font de bonnes chansons. Dans You Better Move On, Mick y fait une interprétation particulièrement convaincante et intense. Les chœurs sont de toute beauté et en rajoutent encore sur l’aspect dramatique de la chanson.
Dans Time Is On My Side, Mick clame haut et fort que la femme qu’il aime et qui l’a abandonné lui reviendra. Le temps joue pour lui.
Tell Me est la première chanson écrite et composée par Mick Jagger et Keith Richards à paraitre dans un album. Une ballade classique de l’époque…
Malgré toutes ces ballades, le Rock ‘n’ Roll reste présent. En témoigne ce cheval de bataille sur scène. Keith maitrise le style Chuck Berry sur le bout des doigts.
Nouvel état des lieux
Début 1965, ça va très fort pour les Stones. Ils ont sorti de nombreux hits, deux très bons albums et le ciel est radieux. Aucun journaliste n’oserait plus les juger en comparaison avec les Beatles, sous peine de se couvrir de ridicule. Les Stones, c’est les Stones. Point.
Ça ne change rien à la lucidité légendaire de Keith Richards : « On avait déjà eu du succès, pas mal de succès, mais même à ce stade, tout pouvait encore s’écrouler pour des tas de raisons. C’était déjà arrivé à plein de groupes qui avaient eu une petite carrière à succès comme la nôtre. Au fond, nous n’avions fait principalement que des reprises. Ce qui a tout changé et a fait de nous un groupe fait pour durer, c’est Satisfaction ».
La prochaine fois : Satisfaction, l’album Out Of Our Heads… La consécration !



