
Une personnalité qui mérite d’entrer au Panthéon
Que George Sand entre au Panthéon, c’est ce que demandent le Comité de soutien présidé par Juliette Binoche, Le Parlement des écrivaines francophones (Libération – 21 novembre 2025) et Les amis de George Sand dont le président Georges Buisson, aux côtés d’une douzaine d’élus, vient, en décembre dernier, d’être reçu à L’Élysée.
À la mort de George Sand, en 1876, Flaubert dit d’elle « un grand homme », et Hugo disait déjà « un homme politique ». À la veille de commémorer le 150e anniversaire de la mort de Sand, connaît-on bien la figure de cette femme engagée dans l’émancipation du « peuple » ? Longtemps méconnue il est vrai après la mise à l’Index par le Vatican de son œuvre jugée « immorale », elle fut pourtant de son vivant un modèle de femme libre œuvrant à l’instauration de la République, de l’égalité, de l’instruction pour tous et toutes, et aujourd’hui encore, on la célèbre comme pionnière dans toute l’Europe, dans les pays francophones et dans son Berry natal bien sûr. Elle aurait pu comme son ami Hugo avoir des funérailles nationales, mais elle ne fut ni citoyenne, ni élue, et pour cause : les femmes ne sont encore ni électrices ni éligibles, la politique est une affaire d’hommes. Oui, elle aurait pu avoir des funérailles nationales, vus ses succès populaires, au temps où les étudiants scandaient, au sortir du théâtre de l’Odéon, après la représentation triomphale de Villemer « Vive George Sand, vive la Quintinie ». Son roman Melle La Quintinie fustige tout dogmatisme religieux, source d’intolérance : « Les rois, les prêtres, voilà les grandes sources d’iniquité » écrit-elle. « L’aigle puissante s’est irritée », écrit Sainte-Beuve qui l’admire. Sans compter le prestige qu’elle connaît auprès des artistes de son temps, familiers de Nohant « le château de la chimère » comme elle le surnomme ; les Delacroix, Tourgueniev, Flaubert, Balzac, Viardot, Liszt, Chopin naturellement, et tant d’autres. En 1871, un ballon nommé George Sand est même envoyé au-dessus de la capitale pour évacuer les communards assiégés.
« Je suis du parti du peuple »
Engagée dans la vie publique, elle l’est très tôt, comme journaliste politique au Figaro, journal satirique, avec des tribunes critiques sur la Monarchie de Juillet, on la trouve dans les manifestations parisiennes de 1830 aux côtés du « peuple parisien », dont elle admirera le calme et la dignité lors des manifestations de 1848. Engagée elle l’est dans ses écrits politiques, depuis La Cause du peuple qu’elle crée en 1848 jusqu’aux plus hautes instances du gouvernement provisoire de la Ière République, avec Les Bulletins de la République. Idéologue de l’ombre, elle diffuse les idées des « Républicains socialistes » comme Louis Blanc, Ledru-Rollin, Barbès, Arago, Leroux et Bakounine, qui dit d’elle « plus que poète, prophète », et sur la condition des femmes, les siennes. Après 1851, Sand plaide la cause de centaines de détenus politiques, sauve plusieurs d’entre eux de l’exécution ou de la déportation, fait adoucir leur peine, dont celle de Pauline Rolland qui sera cependant exilée en Algérie, comme bien d’autres. Louis-Napoléon la reçoit deux fois, qu’elle prévient pourtant « Ne comptez pas que je changerai pour autant mes opinions », « Il ne peut y avoir de délit d’opinion » (Lettre à Louis-Napoléon). Elle-même inquiétée par la répression policière, elle refuse pourtant de s’exiler contrairement à beaucoup de ses amis républicains socialistes, dont Hugo en Belgique (qui lui écrit « La révolution c’est la lumière, et qu’êtes-vous sinon un flambeau ?). Elle choisit de rentrer à Nohant, accueillie aux cris de « A bas les communisques » !
Engagée elle l’est encore auprès des paysans et ouvriers du Berry qu’elle côtoie quotidiennement à Nohant, où elle rencontre toute la misère laborieuse : elle soutient financièrement des poètes prolétaires, comme des familles déshéritées, ou la fille de Flora Tristan notamment. Elle soutient aussi, juste après la chute de l’Empire en 1870, le gouvernement de Défense nationale. Aux prises toute sa vie avec des difficultés financières, elle refuse pourtant pension et honneurs de l’Académie française, sous le second Empire, et continue d’être « un forçat de la plume », c’est le prix à payer pour gagner sa liberté. Elle vit de sa plume, pionnière en la matière, avec plus de 60 romans, des pièces de théâtre, sa célèbre autobiographie Histoire de ma vie, la première du genre chez une écrivaine, et des centaines de publications.
« Egalité, liberté, solidarité »
C’est la devise que Sand propose aux républiques naissantes. Son idéal : l’égalité à conquérir sans violences, « Je suis du parti de l’humanité ». Opposée à une « révolution immédiate », qui déclenche toujours en retour la « réaction » autoritaire, elle déplore les exactions et massacres de la Commune de 1871, des deux côtés. « Pauvre peuple, il commettra des excès et des crimes, mais quelles vengeances vont l’écraser ! ». « L’égalité ne s’impose pas », selon elle, « Je suis communiste comme on était chrétien en l’an 50 de notre ère ». « On ne peut opprimer des majorités(…) pour les empêcher d’être opprimées ». Comment concilier alors les avancées révolutionnaires essentiellement parisiennes et les intérêts paysans de la province attachée à la petite propriété ? Comment éviter la fracture sociale, les guerres civiles qui en découlent et conduisent à la confiscation autoritaire du pouvoir par une élite ou par un seul, monarchie ou empire ? Sand prévoit que les élections de 1848 donneront un blanc-seing à un prince-président et à la domination d’un seul : le futur Napoléon III, comme 1793 conduisit à celle de Napoléon Ier. Le peuple de la peur demande chaque fois le retour à l’ordre et à la sécurité. « Apprenons à être révolutionnaires obstinés et patients, jamais terroristes » (Correspondance, XXII).
Pour réaliser l’égalité, Sand promeut l’instruction
Pas plus que les paysans-prolétaires du Berry les femmes ne sont prêtes au suffrage qui exige la liberté de pensée. Instruire est donc la priorité, dans un pays où l’illettrisme est prégnant. Pour atteindre une République sociale et opérer une révolution lente, Sand s’emploie à « instruire » par ses écrits politiques mais aussi toute son œuvre littéraire. Dans ses romans populaires qu’elle veut accessibles au plus grand nombre, elle diffuse inlassablement ses idées révolutionnaires, en montrant les univers méconnus des paysans, ouvriers, artisans : La Ville noire, 20 ans avant Germinal de Zola montre l’aliénation des prolétaires, hommes, femmes, enfants au « Trou d’enfer » en Auvergne. Jeanne, Les Maîtres-sonneurs, Le Compagnon du tour de France, où elle donne au mot « communisme » ses lettres de noblesse, dévoilent la vie de paysan.nes et d’artisans. Elle évoque aussi des sociétés initiatiques, souvent égalitaires (Consuelo, La Comtesse de Rudolstadt). Elle critique le pouvoir de la Rome pontificale, frein à l’unification de l’Italie, en accord avec Mazzini et Garibaldi (Daniella). Championne du « roman social » elle s’insurge contre l’esclavage noir, contre la colonisation, contre le sort des serfs en Russie (à l’un de ses invités qui lui demande : Viendrez-vous en Russie ? Sand répond : Je n’irai pas dans un pays d’esclaves).
Elle connaît la nature et ceux ou celles qui y travaillent, se passionne pour la minéralogie, les insectes, et les plantes guérisseuses (La petite Fadette), apprécie les chants populaires berrichons que sa formation musicale lui permet de retranscrire en partitions (dans son adaptation théâtrale de François le Champi, Sand insère plusieurs de ces chansons). Le théâtre de l’Odéon joue ses pièces, dont le petit théâtre de Nohant est le laboratoire : elle y conçoit et coud des costumes.
Enracinés dans le beau parler berrichon, Le Meunier d’Angibault, La Petite Fadette, François le Champi chantent aussi l’amour possible entre des êtres séparés par leur milieu social. Possible ou impossible la liberté d’aimer (Indiana), le droit pour les femmes au bonheur et au plaisir (Lélia) portent une réflexion novatrice.
« Je relèverai la femme de son abjection, et dans ma personne et dans mes écrits »
Dans tous ses écrits s’expriment l’absurdité du contrat de mariage qui ôte aux femmes des droits civils qu’elle conserve dans le célibat, la nécessité de l’égalité dans le mariage, le scandale des mariages forcés qui commencent par un viol. Assujetties au père puis au mari, les femmes restent des mineures perpétuelles. « On assujettit les femmes à la fidélité, sans les aimer, en s’en servant, en les exploitant ». « On méprise leur ignorance, on raille leur savoir. En amour on les traite comme des courtisanes, en amitié conjugale comme des servantes ». Elle réclame le droit des filles à l’instruction, des responsabilités égales dans le mariage, le droit au divorce par consentement mutuel, une égalité qui sortirait les femmes de « leur nullité sociale ». Dans sa tragédie Gabriel, l’héroïne, élevée libre comme un garçon, avec les livres et la pratique du cheval, ne comprendra pas qu’aimer un homme et se marier viennent la claquemurer et lui interdire les plaisirs de la liberté.
La liberté émancipatrice de la pionnière Sand et le modèle qu’elle inspire ont traversé les frontières de l’Europe du XIXe jusqu’en Russie, et forment aujourd’hui encore de jeunes femmes partout dans le monde.
Sand porte au premier chef les valeurs d’une France républicaine, sociale, laïque et universaliste. George Sand a sa place au Panthéon : « Aux grandes femmes la patrie reconnaissante ».
Edith Payeux



