
El Espiritu de la Colmena/L’Esprit de la Ruche (1973)
El Sur/Le Sud (1983)
El Sol del Membrillo/Le Songe de la Lumière (1992)
Cerrar los ojos/Fermer les yeux (2023)
Chez Erice, cela commence comme au cinéma, cela commence par le cinéma, et bien sûr par la lumière qui lui est indissolublement liée. Il y a des secrets, il y a des silences et le cinéma est là pour éclairer la lanterne du monde.
Chez Erice, cela commence comme une enfance, cela commence par l’enfance. Qui pourra oublier les yeux d’Ana Torrent («El Espíritu de la Colmena/L’esprit de la ruche») fascinée par la créature de Frankenstein? Qui pourra oublier Estrella («El Sur/Le Sud») découvrant les secrets de son père devant des affiches de cinéma?
Chez Erice, la lumière rend le temps palpable, le temps qu’il fait et le temps qui passe. Le jour se lève, une enfant s’éveille, un peintre regarde changer les ombres (El Sol del Membrillo/Le Songe de la Lumière), les saisons changent sur une girouette ou sur un arbre, le jour se couche sur une ville et la nuit s’allonge. La lumière du projecteur de cinéma fend la nuit et révèle les merveilles et les tourments du monde.
Le cinéma fait écho au monde, est dans le monde, se fond. Il fascine, passionne, révèle. Que regardent ces enfants? Frankenstein, c’est à dire une créature innocente et meurtrière, bientôt pourchassée par la meute des braves gens devenus bourreaux. Estrella regarde l’affiche de «L’ombre d’un doute», d’Alfred Hitchcock, film qui parle d’une jeune fille qui idéalise son oncle, lequel se révélera un serial killer. La révélation encore, le dévoilement et la déception. Le monde des adultes n’est pas ce que les enfants en voient. Il y a des meurtres, des haines et des tromperies. Dans «Flor en la sombra» (l’ombre, encore une fois), faux film inventé par Erice (mais un film n’est-il pas toujours faux?), il est question d’amour déçu, trahi, de bonheur inaccessible et de mort. Car la mort est là, toujours, vivante, qui rôde, celle des soldats, celle des pères, celle des petites filles qui y jouent pour se faire peur et pour l’apprivoiser.
Les amours passées, et/ou tues et secrètes se retrouvent dans deux fictions d’Erice. Celles de la mère dans «L’esprit de la ruche», celles du père dans «Le Sud». Dans les deux cas, des trains grondent dans la nuit, emportant la lettre de l’une et les rêves de départ de l’autre. Dans « Le Sud », il y a aussi cette déclaration d’amour anonyme taguée sur le mur d’enceinte de la maison d’Estrella. L’amour s’écrit donc, dans les lettres, sur les murs, se dessine sur des cahiers. Et l’amour tue, comme les monstres et la guerre.
Dans «L’esprit de la ruche» Ana donne au soldat la montre de son père. Dans «Le Sud» c’est le père qui donne son pendule à sa fille. La montre, c’est le temps bien sûr, le don d’un répit, d’un sursis. Le pendule c’est le don du don, celui qui permet de trouver les sources, de creuser les mystères.
Chez Erice, il y a du/des silence(s). Le silence des familles sur les secrets, trahisons, rancœurs. Le silence des adultes face aux questions des enfants. Et puis bien sûr, le silence assourdissant du franquisme, la chape de plomb sur les crimes et les déchirements présents ou passés, mais qui ne passent pas.
Chez Erice, il y a des regards. Ceux des parents, bienveillants ou surpris. Ceux, surtout, des enfants. Regards portés au loin, sur l’infini des plaines, sur les écrans et l’infini des contes, regards portés vers l’intérieur et l’infini de l’imaginaire, regard du peintre sur les arbres, les fleurs et les saisons qui passent.
Devant la cruauté du monde, il reste la fuite. Celle des adultes, qui enterrent leurs rêves, qui n’osent pas prendre le train, qui se suicident. Il y a également l’imaginaire, la formidable convocation des esprits. Ana, dans ce final merveilleux, face à la fenêtre, à la fois dans l’ouverture et la clôture. Il y a Estrella, petite étoile, qui dotée du courage qui manquait à son père, se destine à l’échappée, dans une pulsion de vie et de lucidité, allant vers le futur, qui passe par le sud et le passé de son père.
Dans des chambres hautes et froides ou au bord des voies ferrées, se joue le théâtre de l’enfance, les histoires, les jeux, les défis. Dans les puits dorment les monstres, au milieu des champs se transmettent les sources, et les abeilles tissent dans la lumière le miel de cette enfance qui fondra avec les mensonges de l’âge adulte.
Mais, certains, malgré tout, n’oublient jamais la solitude magique de cette enfance. Ils en font des films qui illuminent la nuit du monde et des cinémas.
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Je reprends cet article, écrit il y a cinq ans, car les miracles ont parfois lieu. Victor Erice, 40 ans (!!!) après « Le Sud », vient de sortir un nouveau long métrage de fiction. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que l’on a affaire à un très grand film. L’impression d’une œuvre palindrome est forte, et seul l’immense Tarkovski, à ma connaissance, a bouclé lui aussi son dernier film où il avait ouvert son premier*.
« Fermer les yeux » émerveille par sa maîtrise, mais il faut bien dire que si l’on a pas vu les deux premiers films, il surprendra moins. D’abord le titre. Quel programme pour un amoureux du cinéma ! Pourquoi-donc fermer les yeux ? Pour dormir, et donc rêver, pour oublier ou se souvenir, pour laver son regard et mieux voir.
Dans la première scène, la caméra s’approche d’une statue de Janus. Un regard vers le passé, un regard tourné vers le futur. Et, comme dans le Sud, l’avenir passe d’abord par le passé. Sinon, que construire ?
Et puis très vite, le film commence par le cinéma, comme toujours, en l’occurrence, un film dans le film. Ce prologue, romanesque, improbable, tiré de ce film inachevé, renvoie comme toujours chez Erice à l’enfance. Un père recherche sa fille, « disparue » en Chine. La référence à « Shanghaï Gesture » de Joseph von Sternberg est évidente, et avec lui au cinéma d’aventure des années 30/40. On y retrouve, comme dans les précédents films un problème avec la paternité. Levy, dans la fiction, a perdu sa fille, Le fils de Miguel est mort accidentellement et Julio a abandonné sa fille Anna.
Mais il est surtout question de cinéma et de mémoire, avec des jeux de miroir assez simples, et pourtant vertigineux. Les situations se répondent, parfois inversées (Un père qui recherche sa fille dans le « film », une fille qui recherche son père dans la « réalité »), ou se doublent comme un écho. Comme dans « El Sur », il y a un film dans le film, estompant encore davantage la frontière (si elle existe) entre le cinéma et la « réalité ». Et ce film a pour titre « Le regard de l’adieu » !
Le cinéma est omniprésent chez Erice. J’ai déjà parlé de « Shanghaï Gesture », explicitement cité dans le film, mais il est aussi question de Nicholas Ray, « They Live by Night/Les amants de la nuit » et de Dreyer, « Ordet » et le cinéma (la parole également) comme lieu possible du miracle.
Miguel entonne « My Rifle, my Pony and Me », chanté par Dean Martin et Ricky Nelson dans « Rio Bravo » d’Howard Hawks. Ce chant a le pouvoir de « souder » une petite communauté dans cet environnement « carcéral », une prison dans « Rio Bravo », une propriété fermée par des clôtures grillagées et vouée à la vente chez Erice. La chanson, donc, tout comme le cinéma a ce pouvoir de mémoire qui aide les êtres à se rapprocher, à faire revivre les tendres fantômes du passé. C’est par le chant que Miguel et Lola se remémorent leur histoire d’amour. C’est par le chant que Miguel et Julio, devenu amnésique, renouent fugitivement un lien avec des paroles qui parlent de vie qui s’efface et d’un homme qui devient une ombre, et c’est un moment bouleversant. C’est par le chant que, dans le film dans le film, le père ravive la mémoire de sa fille avant qu’il ne meure et qu’elle ne lui ferme les yeux. La chanson, le corps, tout comme le cinéma, savent de nous des choses que nous avons oubliées ou enfouies. C’est une madeleine de Proust qui peut guérir et nous faire, même fugitivement, retrouver qui nous sommes vraiment.
Mais la mémoire n’est pas tout car, comme le dit le neurologue à Miguel, nous sommes aussi des êtres de sensibilité et de sentiments. Malgré tout, Erice lui aussi se souvient. Choisir Ana Torrent comme fille de Julio suscite une vraie émotion. De même, la fille à naître d’un des protagonistes pourrait s’appeler Estrella, comme l’héroïne d’« El Sur ». Enfin, la salle de cinéma de la dernière scène évoque irrémédiablement l’Espagne rurale du passé, théâtre des deux premiers films.
Un archiviste de cinéma, un vieux film exhumé, la recherche des disparus. Tout cela en définitive irrigue le cinéma de Victor Erice. La scène finale suscite une émotion extrême. Le cinéma qui noue et renoue des liens défaits et oubliés. Un film muet qui dit tout, un cortège de regards qui émeuvent. Rarement la fin d’un film récent a fait preuve d’autant d’humanité, de finesse, de tendresse, de nuances, de compassion et d’amour. Il faut en effet toute une vie (de cinéma ?) pour arriver à une telle maîtrise dans l’épure.
Erice nous parle, nous regarde, nous demande de regarder avec ses personnages, de retrouver le regard de l’enfant en nous. Souvenons-nous du peintre, dans «Le Songe de la lumière ». Pour mieux peindre, il faut regarder. Et pour regarder et vraiment voir, il faut être au cœur même de l’arbre que l’on peint. Et si l’arbre que l’on peint vient à dépérir, ce n’est pas un problème. C’est la vie elle-même qui se manifeste, et avec elle, déclin et mort ! Et ce n’est nullement morbide mais au contraire profondément tonique, vivant, touchant.
Á 84 ans, ce film est-il le dernier de Victor Erice ? Est-ce le regard de l’adieu ? Si tel était le cas, nous pourrions toujours fermer les yeux et revoir sans cesse les yeux d’Ana, le visage d’Estrella, le regard de Julio.
*L’enfance d’Ivan commence par un plan en contre-plongée, du haut d’un arbre et découvre un enfant. Le dernier plan du Sacrifice voit un enfant au pied d’un arbre, puis la caméra monte jusqu’au ciel.



