
(Episode précédent) – Fin 1966, rien ne va plus dans les couples des leaders des Stones. La fin de liaison est consommée pour Mick et Chrissie Shrimpton et Keith, qui vivait une idylle avec Linda Keith, sera anéanti par le fait qu’elle le trompe avec Jimi Hendrix qui était à l’époque à Londres. Les deux hommes ont une attitude très différente vis-à-vis du couple et chacun va mettre en chanson ses sentiments, Mick de façon très misogyne, évidemment (Yesterday’s Papers) et Keith de manière plus romantique et mélancolique (Ruby Tuesday). Mais, pour l’heure, c’est avant tout le scandale que les Stones vont provoquer.
Let’s Spend The Night Together
Rarement une chanson n’aura provoqué un tel tollé. Le narrateur dit simplement à sa petite amie : « Passons la nuit ensemble ». A notre époque, et depuis longtemps, ça semble plutôt innocent. Oh, bien sûr, on se doute bien que la nuit en question ne va pas être passée à jouer aux dominos, les paroles et l’interprétation sensuelle de Jagger ne laissent aucun doute.
Mais à l’époque, et surtout pour un single appelé à passer en radio au Royaume Uni, ça ne se faisait pas, point final. Il est amusant de constater que si la chanson avait été placée dans le contexte de la nuit de noces de nouveaux mariés, elle n’aurait soulevé aucune objection. Mais il s’agit clairement d’un homme et d’une femme qui sont hors de ce contexte. Et ça, la morale encore puritaine du Royaume Uni ne le supporte pas.
Le single est interdit sur les radios britanniques. Qu’à cela ne tienne, les radios pirates et spécialement Radio Caroline vont le matraquer à l’antenne. Il s’ensuivit un phénomène étrange : une chanson qui ne passe sur aucune radio officielle et qui se vend comme des petits pains en Angleterre et qui deviendra même disque d’or aux Etats Unis !
Le summum du ridicule est atteint à New York, à l’Ed Sullivan Show, où on intime à Jagger l’ordre de chanter « Let’s spend some time together », passons du temps ensemble (ce qui est, parait-il, moins dégoutant !). Jagger est prévenu que s’il ne le fait pas, ils seront coupés en pleine diffusion. Alors Jagger s’exécute et ne manque pas de lever au ciel un regard faussement effarouché quand il le chante. Certains Stones ont du mal à ne pas rigoler devant le ridicule de la situation.
Pour la petite histoire, Mick a écrit les paroles après une nuit avec la chanteuse Marianne Faithfull, sa nouvelle compagne. La musique est de Keith qui l’a composée, fait inhabituel, exclusivement au piano, même s’il n’en joue pas dans le morceau.
Il reste que la chanson a eu un succès qui ne s’est jamais démenti. Il est curieux de constater l’effet enthousiasmant qu’elle produit quand elle est programmée au milieu d’autres morceaux, comme si son message ramenait à la surface pour les auditeurs de grands moments d’amour partagé.
A notre époque où le rock est devenu un produit de consommation comme les autres, il est bon de se rappeler qu’il a existé une époque où il changeait la vie de ceux qui l’écoutaient.
Ruby Tuesday
Ce morceau étant la chanson d’adieu de Keith Richards à Linda Keith, sa petite amie perdue, il en est l’auteur et le compositeur intégral avec toutefois l’aide de Brian Jones. Les paroles, bien qu’inspirée par une seule femme, pourraient s’appliquer à pas mal d’égéries des sixties qui frayaient avec le Swinging London de l’époque. Brian joue de la flûte à bec tout au long du morceau.
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L’album Between The Buttons
La pochette est tout à fait étrange. Les Stones y ont des têtes de déterrés, et pour cause : au moment de la photo, ils viennent de passer toute une nuit à travailler en studio. Brian, en particulier, a vraiment une sale mine. Selon l’une des légendes expliquant le titre de l’album, il semblerait qu’en regardant attentivement entre les boutons du caban de Charlie, on ait l’impression de voir des yeux de chat.
Musicalement, on est clairement dans la continuation de l’album Aftermath mais les rocks y ont souvent des sonorités plus dures que sur l’album précédent. Brian Jones se confirme en tant que multi instrumentiste doué et de bon goût.
Yesterday’s Papers
C’est censé être l’adieu en chanson de Mick à Chrissie Shrimpton… Vraiment mufle, comme on pouvait s’en douter : « qui veut des journaux d’hier ? qui veut de la fille d’hier ? personne au monde ». Le morceau est remarquable par les marimbas joués par Brian et les chœurs inspirés.
Back Street Girl
Chanson étonnante pour deux raisons : c’est une valse et c’est la seule chanson des Stones où on entend de l’accordéon ! le narrateur est un aristocrate qui va chercher son plaisir dans les quartiers défavorisés auprès d’une fille pauvre. Le cynisme et l’hypocrisie du bourgeois britannique dans toute sa splendeur.
Connection
Le cheval de bataille de Keith sur scène, que ce soit en solo ou avec les Stones. Entièrement composée, écrite et chantée par lui, les paroles véhiculent plusieurs sens. Tout d’abord la pression sur un groupe qui tourne en permanence mais aussi les tracasseries administratives et policières quand ils arrivent dans un nouveau pays. Les injections dont on parle pourraient aussi bien être les vaccins obligatoires pour aller dans certains pays que les substances illicites. D’ailleurs, chez les junkies américains, connection veut dire dealer. Pour finir, l’esprit général est « c’est nous contre eux », eux signifiant l’establishment, la police, etc.
She Smiled Sweetly
Une chanson inhabituellement romantique et emplie d’une affection tendre pour une femme. Mick y est émouvant.
Something Happened To Me Yesterday
Les courants musicaux ayant inspiré ce morceau sont très divers mais une chose est sûre : on est clairement dans une ambiance de fanfare New Orleans, de music-hall, de vaudeville et les paroles, plutôt psychédéliques, en rajoutent encore au charme de cette chanson surréaliste. Le texte relate les impressions d’une personne dans la journée qui suit un trip au LSD. Keith chante les refrains qui semblent être des réponses aux couplets chantés par Mick.
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Par cet album, les Stones s’affirment clairement comme des composantes de la contre-culture en général et du psychédélisme en particulier. Londres est à l’époque, par le biais du mouvement Swinging London, le centre du monde, culturellement parlant, et les Stones font partie des chefs de file du domaine.
Tellement chefs de file que Andrew Loog Oldham, censé être leur producteur, est complètement dépassé par la créativité des Stones et s’investit de moins en moins dans le processus. Après cet album, il sera remercié.
A un journaliste qui lui demande s’il pense être toujours une figure de proue de la jeunesse dans sa guerre avec les adultes, Mick répond : « La guerre ? (Rires). Elle est finie. Nous l’avons gagnée, vous savez ? »
Tout ça ne va pas améliorer leur relation avec l’establishment britannique qui ne va pas tarder à réagir… Mais tout ça est une autre histoire, que l’on va voir dans le prochain article.
La prochaine fois : l’album Their Satanic Request


