Comment peut-on être Iranien ?

© photo : Eric Desordre

Lundi, 3h20. Arrivée à Shiraz.

Je suis Iranien.

Premières impressions. Les signes urbains. Pas de publicité autre qu’en Farsi : pas de Miko, pas de Ferrero ; pas de Maggi, pas de Pepsi ; pas d’Amora, pas de Nutela. L’Anglais est cantonné à la signalétique des aéroports. Pas de chaînes TV étrangères, pas de presse internationale. Arrivé en Iran, ce qui frappe donc au premier regard ce n’est pas ce qu’on y trouve mais ce qu’on n’y voit pas. C’est dire le conditionnement dans lequel nous nous trouvons mais que nous ne voyons pas. A sa manière, l’Iran lutte contre l’uniformisation des goûts, pas encore achevée ; les signes du monde y sont peu nombreux. A la radio, dans les taxis, pas de rap, pas de hip-hop, pas de variété internationale. Chants traditionnels, prières, musique classique persane. Sur les terrasses, des jus de grenade, des verres d’eau sucrée à la rose. Seule exception : le Coca. Les glaces que réclament les enfants sont faites de vermicelles de riz glacés baignés de sirops de fruits : orange, grenade, citron. Les sorbets sont au safran, saupoudrés d’éclats de pistache.

Les marqueurs de la théocratie, eux, sont omniprésents. Dans les jardins publics, des chants religieux sortent à 100 dB des hauts-parleurs installés à chaque croisement d’allées. Les portraits des guides suprêmes de la révolution islamique et les slogans religieux sur des panneaux de toutes tailles émaillent le tissu urbain. Seuls à disputer la gloire des ayatollahs : les poètes, visages de pierre dans les squares. La charia est stricte mais la volonté d’endoctrinement généralisé connaît un échec manifeste. Le chauffeur de taxi parle spontanément de politique et me dit que les conflits dans lesquels l’Iran est impliqué ne sont pas bons pour les jeunes et n’intéressent que le gouvernement.

La fierté nationale est prégnante. Les cartes géographiques affichées en tous lieux montrent, plutôt que l’Iran actuel, une Perse historiquement immense débordant de ses frontières sur la Turquie, l’Égypte, la Syrie, L’Irak, l’Afghanistan, le Pakistan… Comme si chez nous au bar tabac du coin, chez le dentiste, on affichait en bonne place une carte de l’empire carolingien ou de l’Europe napoléonienne. Les Iraniens semblent regarder le monde comme peuvent le faire les Chinois : de ceux qui étaient avant nous, il ne reste rien ; et ceux qui vinrent après doivent toujours compter avec nous. L’Iran fusionne partiellement différents peuples. Les Persans sont les plus nombreux mais il y a aussi une mosaïque dispersée de Turcs, Turkmènes, Baloutches, Azéris, Ouzbeks, Kurdes, Arabes, Qashqaïs…

Nous commençons à distinguer des différences dans les visages, les couvre-chefs, les costumes. Les normes de l’habillement, mélange d’habitudes culturelles variées et de lois religieuses contraignantes laissent place aux interprétations ; mais ce sont les femmes qui doivent ruser, quand elles le souhaitent, avec le pouvoir des mollahs. La Police de la Vertu, invisible, sévit. Le « manto » est donc plus ou moins long, couvrant les jambes pourtant vêtues du pantalon, gommant plus ou moins la taille. Le « hijab », le foulard, couvre toujours la tête. Les citadines fashionistas sont passées maîtresses en astuces de contournement. Elles portent des sacs à main de grande taille – mais sombres, des tissus de couleurs – mais pastel, des chaussures à talon haut – mais pas à aiguille. A l’autre bout du spectre, mise des vieilles dames et de la jeunesse cornaquée des écoles islamiques : le noir seul, du « hijab » autour de la tête et du « tchador » drapant le reste du corps, n’évoquant qu’une silhouette. Chez les hommes : pantalons systématiquement, chemises blanches, vestes sombres. Barbes drues, noires comme de l’encre. A côté, nos barbus à nous font imberbes ; les affectations hipsters font mômeries.

Lecture – Mosquée du Régent, Shiraz © photo : Eric Desordre

En ville, la circulation est fluide malgré un trafic intense, les feux tricolores sont absents. Aux carrefours, les policiers semblent débonnaires. Leurs grands bras maigres lancent des moulinets indolents de moulins de Zélande. Le taxi confirme : les flics sont cools. Les véhicules présentent presque tous les stigmates de la conduite locale, tôles froissées, pare-chocs disparus. Un couple en moto, un bébé assis en croupe sur le réservoir, se faufile entre les voitures à revers du sens de circulation. Dans la cour de la mosquée du Régent, il n’y a personne. Non, il y a quelqu’un. Une femme accroupie sous les arcades, vêtue de noir, qui lit. Contraste absolu avec l’extérieur : espace, silence. L’air, le temps sont figés. Ordonnance du vide. Visites des tombeaux de Hâfez et de Saadi, poètes dont les odes sont connues de tous les Iraniens dès leur plus jeune âge. Sépultures de marbres au milieu des jardins, sous les coupoles bleues. Trois marches mènent au sarcophage de marbre. J’aide une dame arrivant en chaise roulante à se lever pour passer l’obstacle, elle souhaite marcher mais ne peut lever ses jambes ; son amie lui prend l’autre bras et nous montons. Elle avance avec une énergie terrible, le visage tordu par l’effort, met enfin sa main sur la pierre gravée et, le pouce et l’index écartés, psalmodie les yeux fermés les vers écrits il y a sept cent ans.

Mon amour, comme le vent, quand tu passes sur ma tombe
Dans ma fosse, de désir, je déchire mon linceul

La ferveur est intense. La grotte de Lourdes, avec au fond le tombeau de Ronsard…

Mère et son enfant – Tombeau de Hâfez, Shiraz © photo : Eric Desordre

Quartier bourgeois de Shiraz, le matin. Nous allons nous rafraîchir au café d’un jardin. La cuisine traditionnelle est une alternative bienvenue aux excellents mais monotones kebabs. Le pot de terre vernissée présente un « dizi », ragoût de fèves et de pois chiches, avec quelques morceaux de mouton, tantôt collier tantôt tripes. Acidité des plats peu ou pas épicés ; les pistaches sont trempées dans du piquant jus de grenade avant d’être séchées. Certaines soupes ressemblent à des gâteaux, couverts d’une croûte de graines noires et luisantes sous laquelle la cuillère va chercher des nouilles grasses et roboratives. Surprenant. Jeudi 18h, veille du jour de repos. Après les avoir évité pendant plusieurs jours, soirée full kebabs. Aux fourneaux, Groucho Marx, sans les lunettes. Les plats sont gigantesques ; montagnes de riz. C’est pour les Immortels ! A la télé, dans la chambre de l’hôtel, ciné-club. Un Claude-Jean Philippe iranien souriant discute avec son invité des œuvres d’Henri-Georges Clouzot et de René Clément. Puis présente le film du soir : Un condamné à mort s’est échappé, de Robert Bresson, est doublé en persan.

Départ en voiture le 27 octobre pour la ville d’Ispahan. Hussein sera notre chauffeur. Il vaut mieux se déplacer avec quelqu’un qui connaît l’itinéraire, les mœurs, les subtilités de la circulation. Celle-ci est effet aléatoire ; on le verra vite. Hussein est un type jeune et chaleureux ; il se débrouille en Anglais. Nous aussi (l’Anglais) : impec. La route traverse les montagnes désertiques du Fars, partie sud de la chaîne du Zagros couvrant près de la moitié de l’Iran. Pour le voyage de cinq heures, pistaches fraîches, encore entourées de leur gangue douce et violette ; figues sèches, blanches et dures comme du nougat ; eau. En une heure trente nous croisons des fermes isolées entourées de murs de parpaings et de quelques arbres. Puis trois bouchons : accident, barrages de police. Des colonnes de fumée noire à l’horizon dont on sent l’âcreté à plusieurs kilomètres. Ce sont juste des poids-lourds, lentement dépassés à 110 km/h. Ils roulent à 100, leur limite autorisée. Le camion de base est un vieux Mercedes puissant aux roues énormes et au mufle orangé transportant sur son long plateau des chargements impeccablement sanglés de sacs de sable, de placoplâtre, de ciment. La construction se porte bien. Malgré l’embargo, le taux de croissance de l’Iran est de 13%.

Quatrième bouchon : barrage de 4X4 blindés, armes automatiques. Militaires scrutateurs et soupçonneux. La raison ? Hussein nous la donne : les 28 et 29 octobre sont les jours de la fête de Cyrus le Grand, fondateur de l’empire Perse au sixième siècle avant notre ère. Les Iraniens veulent aller se recueillir sur sa tombe à Pasargad, 120 km au nord de Shiraz. Le gouvernement voit ça d’un très mauvais œil. Rien ne doit détourner le peuple de l’Islam et de ses révérences obligées. Les anciens rois sont des idoles qu’il ne faut pas vénérer, ni même évoquer. A partir de demain, la grande route qui mène de Shiraz à Ispahan par Pasargad sera fermée à la circulation dans les deux sens pour empêcher les visiteurs de s’y rendre. En 1989, les obsèques de l’Imam Khomeini auront déplacé un million d’Iraniens. Aujourd’hui, on comptera trois millions de pèlerins dans la plaine désolée du mausolée de Cyrus. Ils seront partis la veille et l’avant-veille pour déjouer l’interdiction.

L’air est très sec, frais ; le soleil, mordant. Pas un nuage. A la radio de la voiture, chants religieux doux et déchirants. Au bout de deux heures de route, une première chanson électro-pop sort du poste. Discussion avec Hussein à qui je demande quelles sont les âmes de Shiraz et d’Ispahan : « Shiraz est libre, joyeuse, pleine de jardins où les poètes sont célébrés ; à l’opposé d’Ispahan qui est religieuse, sévère, pleine de mosquées où les turbans sont redoutés ». Hussein est un Shirazi. Je tente : « les mosquées, c’est ce qui intéresse le plus les touristes ». Hussein soulève les sourcils, surpris, et se marre, ravi du paradoxe. A la hauteur de l’embranchement vers Bandar Abbas, le grand port pétrolier sur le détroit d’Ormuz, la plaine est maintenant vide et le paysage ferait passer le Nevada pour le bocage normand. Nous roulons en permanence dans un air saturé de vapeurs d’essence et de gaz d’échappement. Dans ce pays où un bosquet est déjà un jardin, les routes sont rythmées par les stations de pompage de l’eau… et les camps militaires. A 100 kilomètres d’Ispahan, sixième arrêt forcé. Blocs de béton de deux mètres de haut, en chicanes. Même un char ne passerait pas. Formalités d’usage. Dans le lointain, Ispahan. Finalement huit heures de route ; la faute aux barrages. La puissance de Cyrus se fait encore sentir après vingt cinq siècles.

A Ispahan, il y a des feux de circulation. Ils sont tous clignotants. Le trafic citadin, dément, est toujours aussi fluide. Grandes avenues arborées dans le centre. La ville est plus bourgeoise que Shiraz, plus touristique aussi. Dans les cafés du Bazar, trilles orientales de jazz band, ballet des cafés turcs et des innombrables tisanes – au gingembre, à la cannelle, au citron – servis par des Turkmènes à la mise impeccable. Les jours suivants sont une succession d’étourdissements : mosquées, palais, jardins…

Le bassin – Palais Shehel Sotun, Ispahan © photo : Eric Desordre

Après la clarté aveuglante de la place de l’Imam, immense, c’est la mosquée Lotfallah, « l’oratoire du Roi ». Plongée dans les couleurs, de salle en salle, en tournant. J’avance lentement dans la fraîcheur, vers l’indigo lointain. Les fosses marines se succèdent. Je manque de pleurer en arrivant sous la coupole. Éblouissement d’ombres bleues. Je me vois m’étendre sur le sol froid, le regard tourné vers le nadir, me dissoudre. Bans tourbillonnant de jeunes filles à la livrée noire. Fous rires étouffés, chuchotement des abysses. Grands touristes danois mauves nageant entre deux eaux ; Anglaise pélagique à collerette Liberty bouche bée. Puis c’est la lente remontée vers la surface, l’œil collé aux céramiques glaçurées ; fleurs turquoises, jaunes, vertes. La lumière. La sortie. De l’autre côté de la place, le palais Chehel Sotun. Dans la cathédrale arménienne Vank, Jugement dernier où les méchants s’en prennent de sévères. Diables mordeurs, monstres dévorants, corps dépecés, rôtissoire humaine. Jérôme Bosch arménien, le peintre a pressé sous la croûte terrestre tous ceux d’entre nous ayant succombé aux péchés capitaux. Malgré la taille de la fresque, on est serrés comme des sardines. Dans un grand café du quartier arménien, entre la cathédrale et l’église Bethléem, réel exotisme : La Danse des canards, Domino, Saint Louis Blues sur orgue Bontempi. Les standards s’enchaînent en mode musette. L’accordéon swingue. On se croirait en croisière sur un bateau-mouche.

Lundi, dans la nuit, le long ruban luisant et vide de l’autoroute nous amène à l’aéroport Shahid Beheshti. Sur le parcours, portraits des martyrs de la guerre Iran-Irak, les « chahids ». Noir et blanc surexposé ; vieilles photos d’identité démesurément agrandies couronnées d’oriflammes, noirs de l’étendard du prophète, rouge blanc vert du drapeau national. Ces hommes ne sont plus.

Mardi, 12h20. Retour à Paris.

Man Faransavi hastam*.

Eric Desordre

* Je suis Français

Avec le »Che », un voyage initiatique en Amérique du Sud

Voyage à motocyclette Ernesto Che Guevara, Editions Mille et une nuits, 224 p. 14,20 euros

Deux jeunes médecins argentins peu argentés – deux amis – prennent la route en décembre 1951 pendant l’été austral pour traverser l’Amérique Latine à la rencontre des peuples du continent. Alberto Granado, le propriétaire de la moto qui les porte – nommée Poderosa, « la Vigoureuse » – dispose déjà d’une conscience politique aiguisée et d’une expérience militante mouvementée. Ernesto Guevara, le lecteur fervent de Lorca et de Neruda n’est pas encore devenu le « Che » et rêve surtout d’une quête initiatique à la Kérouac, dans la foulée des flamboyants et dépenaillés clochards célestes de la Beat Generation.

Le titre du livre de Guevara Voyage à motocyclette est fallacieux. Tout d’abord la Poderosa, une Norton 500 Model Inter 1939 bicylindre à boîte de vitesse Burman rend définitivement l’âme à la 43ème des 169 pages du récit, le 27 février 1952, soit 60 jours précisément après le début d’un voyage de 204 jours (l’année 1952 est bissextile) qui se termine à Caracas sur la mer des Caraïbes le 26 juillet 1952. Ensuite, ayant constaté que seul le premier tiers du périple fut motorisé, l’honnêteté nous oblige également à souligner que si l’Argentine et une partie du Chili ont bien été traversées en motocyclette, ces contrées l’ont aussi été en vol plané.

En effet, à cause du déséquilibre entraîné par un siège passager situé trop en arrière du centre de gravité du bloc moteur, on ne compte pas le nombre de sorties de route de la Poderosa ayant occasionné des chutes plus ou moins spectaculaires mais souvent à grande vitesse et se concluant toujours par de douloureuses contusions. Granado et Guevara sont des durs-à-cuire, des durs au mal passablement inconscients. L’adieu rapide à la fidèle et pétaradante rossinante fut donc pour les deux compères une chance à plusieurs titres car sur un tel engin ils auraient fini par mettre prématurément un terme à leur existence d’aventuriers. Ainsi devenus des vagabonds non motorisés, ils furent aussi contraints de « plonger dans le peuple », se confondant avec la plèbe des autocars et des camions, poursuivant à dos de mule ou en radeau comme l’écrit Ramon Chao dans sa belle et éclairante postface.

Sans le prestige de la Norton 500 et à court de fonds trop tôt dépensés, d’aristocrates crottés mais fringants les voilà transformés en loquedus qui doivent mendier leur pain et le gîte. D’une étape à l’autre, ils rencontrent tour à tour des notabilités locales qui reconnaissent quelquefois deux des leurs sous les oripeaux de routards, des miséreux qui les accueillent sans cérémonie, des plus ou moins pauvres qu’il leur arrive de gruger sans vergogne afin de manger.

Ils rêvent tous deux un temps de l’île de Pâques, où le climat est idéal, les femmes idéales, la nourriture idéale, le travail idéal (il n’y en a pas). Il s’avère qu’aucun bateau n’y va avant six mois. Ils renoncent. Asthmatique, Guevara est souvent malade et son ami Granado lui fait régulièrement des piqûres d’adrénaline. Malgré de nombreuses alertes, il survit. Finalement c’est un costaud, il a une « fragile santé de fer ». Leurs diplômes de médecin leur ouvrent bien des portes, et d’abord celles des hôpitaux, hospices et léproseries rencontrées sur leur chemin, ce qui leur permet principalement de gagner leur vie et accessoirement d’acquérir de l’expérience professionnelle auprès de quelques personnages d’exception.

Souhaitant visiter une mine de cuivre au Chili, ils y rencontrent un couple d’ouvriers communistes miséreux et pathétiques que dans une évocation à la tonalité quasi-religieuse Guevara rend comme exemplaire de la vie terrible des pauvres gens. Le bonhomme change, son regard se déprend de sa seule recherche de l’aventure romantique et il nous fait sentir cette mue avec sensibilité et sans pathos, tout en relevant les potentialités économiques et l’état sanitaire de chaque pays traversé, en scientifique qu’il est de formation. Il s’intéresse et nous intéresse à l’histoire des villes, des peuples, à l’acculturation des indiens toujours à l’œuvre après pourtant des siècles de destruction culturelle et de violences physiques. Sans qu’il ait besoin d’en rajouter, Cuzco, Lima passent ainsi sous nos yeux entre analyse historique et constat social. La prise de conscience se fait peu à peu, au cours de leur pérégrinations et à la faveur des rencontres innombrables qu’ils font, des expériences foisonnantes que le destin jette sous leurs pieds.

A la fin de sa première traversée du continent, Guevara le rêveur romantique – ce qui ne l’empêche pas d’être pragmatique – est également devenu un révolté qui réfléchit. Le pli est pris. Il reprendra ses voyages avec d’autres buts et ne s’arrêtera jamais. Il demeurera un éternel chercheur de la transformation du monde par la création d’un homme nouveau. Comme le lui dit sa mère adorée après qu’il devint ministre à Cuba : « oui tu seras encore un étranger, cela semble être ta destinée perpétuelle ».

Sur la route avec Che Guevara, Alberto Granado – Editions Archipoche, 8,65 euros

Après le beau livre d’Ernesto « Che » Guevara, il est intéressant de lire le récit qu’Alberto Granado fait de cette odyssée, bien après, en 1978. Granado participa à la réalisation du film « Carnets de voyage » du Brésilien Walter Salles, sorti en 2004 et récompensé par de nombreux prix.

Bien qu’introduit par une préface sans intérêt qui sent bon le prêchi-prêcha de l’apparatchik communiste statufié que Granado est devenu à Cuba, plus convenu mais plus enjoué, agrémenté de quelques photos de l’aventure, le texte est complémentaire de celui de Guevara.

Rythmé et balisé dans le temps – les dates et les lieux y sont clairement précisés – le carnet a la facture classique du récit d’aventures de voyage dans la veine des collections spécialisées d’Arthaud ou de Flammarion qui nous tinrent jadis en haleine. Aucun épisode n’est oublié ou occulté, celui de la léproserie de San Pablo au Pérou, central dans le livre de Granado comme dans le film de Salles mais rapidement évacué par Guevara dans son Voyage à motocyclette est l’occasion de ressentir et comprendre l’attention bienveillante et la sollicitude de grand frère que Granado fait montre pour son ami Guevara.

Le recul du temps et la position politique et sociale que Granado a acquise depuis lors expliquent probablement les fréquentes et lourdingues leçons de morale qui émaillent le livre, mais le gars y croit et a objectivement quelques raisons d’y croire. Son regard est souvent ironique et plus chaleureux que celui de Guevara. Il n’a peur de rien, est des deux compagnons le leader pour ce qui est des risques à prendre, des folies à entreprendre. Les descriptions des conditions fréquemment apocalyptiques de la nature et de la vie sur la route sont réjouissantes, surtout quand on en prend connaissance dans le confort d’un fauteuil de lecture, ce qu’à vous, ami lecteur, je souhaite de tout cœur.

Eric Desordre

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