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Chez les héros du Kok-Borou

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Eric Roux

Nous voici au Kirghizistan, à Tokmok plus précisément, tout au nord, à la frontière du Kazakhstan. La steppe est immense, mais elle n’est pas à perte de vue, car au nord et au sud, de gigantesques montagnes s’interposent entre l’infini de l’horizon et nous. C’est là, dans cette steppe kirghize, que se joue le sport roi et millénaire de l’Asie Centrale que l’on appelle ici le Kok-Borou.

Si vous êtes lecteur, vous connaissez peut-être ce sport sous le nom de Bouzkachi, comme on l’appelle dans le nord de l’Afghanistan, immortalisé dans le livre « Les Cavaliers » de Joseph Kessel.

Ici, les héros sont nombreux, et vous n’en avez jamais entendu parler. Pourtant, leur gloire est réelle, et leur mérite entier. Le Kok-Borou, c’est un sport que je pourrais qualifier de violent, mais alors vous penseriez à la boxe, à des sports de combat, ou à la corrida. C’est différent. Imaginez que c’est du football. Mais à la place des buts, deux cercles, séparés de plusieurs centaines de mètres. À la place des jambes, des chevaux, et à la place du ballon, une chèvre ou un mouton décapité (entre 40 et 60 kilos). L’objectif : s’emparer de la carcasse décapitée avec ses mains, la conserver avec sa force, et l’emporter sans se la faire arracher jusque dans le cercle adverse.

Nous sommes le jour de Navrouz, ou Norouz, la fête du printemps venue d’Iran, de tradition zoroastrienne. Ici, au Kirghizistan, c’est la fête la plus importante de l’année. À Tokmok, la fête se passe sur la steppe, en tous cas pour les hommes. Ils sont tous ici, autour d’un terrain dont les limites ne sont pas dessinées au sol, mais que l’on devine parce que rares sont les humains qui s’aventurent à l’intérieur. Toute la journée, des équipes de Kok-Borou vont s’affronter. L’ambiance est vivifiante. Il fait beau. Quelques gradins ont été posés sur le bord du terrain, à égale distance des deux cercles. Ils sont pleins, mais finalement, tout le tour du terrain est plein, gradins ou pas gradins.

Les chevaux kirghizes du Kok-Borou ne sont pas n’importe quels chevaux. Ce sont les premiers héros du pays. Ils sont plutôt de petite taille. Fins. Musclés. Pas commodes. Lorsque vous croisez le regard de l’un d’eux, vous n’y verrez pas une douce bienveillance compréhensive. Je ne dis pas qu’ils sont méchants. Mais ils sont fiers. Ils se donnent tout entier à leur cavalier, mais celui-ci doit le mériter, car ils savent qu’ils ne sont pas n’importe qui. Ils savent qu’ils doivent jouer, ruser, combattre, tournoyer, être les plus ingambes de tous les chevaux du monde, pour mener leur équipe à la victoire. Ils ont suivi un entraînement spécial, dur, ils connaissent les hommes et ne s’y soumettent que lorsqu’ils l’ont décidé.

Dans la foule qui entoure le terrain, toutes les générations sont là. Beaucoup se promènent à cheval, et quand ils passent, c’est à vous de vous pousser. Ici, le cavalier est roi. Parfois, les cavaliers sont des enfants, souvent à deux par cheval. Ils semblent être nés sur leur monture, ils ont déjà la fierté du vainqueur. Non point le vainqueur de la partie, mais le vainqueur sur ses propres faiblesses, car le Kok-Borou oblige à se surpasser.

Sur le terrain, les équipes s’échauffent. Les chevaux sautillent sur place comme on ferait  un moteur de formule-un avant le grand départ. Leur énergie se fait sentir même lorsqu’ils tapent du sabot sans avancer. Puis tout à coup un cavalier s’élance. Il tient dans sa main droite la lourde carcasse de l’ovidé décapité et la poussière se soulève sous le prompt galop de sa monture. Derrière lui un autre cavalier a lancé l’assaut, et à une vitesse endiablée se rapproche du porteur de chèvre. Ce dernier arrive cependant à échapper à son poursuivant, et au bout de sa course se jette tout entier, la chèvre en mains, dans le cercle-but, là où le ballon-chèvre doit finir. Cris de joie des supporters ! C’est toujours l’échauffement.

La carcasse sans tête est ramenée ensuite au centre du terrain. Un autre cavalier se penche pour la ramasser d’un bras fort, se dirige en trottinant énergiquement vers une extrémité du terrain, s’arrête, fait tourner son cheval pour qu’il soit face au cercle-but qui se trouve à quelques centaines de mètres, et attend. Le cheval trépigne, mais sans impatience. On dirait que chacun des mouvements de ses jambes le remplit, le charge d’une énergie bouillonnante qu’il va développer dans un instant. Alors le coup de cravache claque, et l’homme et la bête s’élancent à leur tour, droit vers le cercle. Mais derrière eux, un autre couple sauvage réduit la distance. Le cavalier poursuivant est couché sur le flanc gauche de son cheval qui fuse dans la poussière de la steppe, on dirait qu’il ne tient plus sur l’animal que par l’étrier de droite dont la sangle est remontée sur la selle. Les deux chevaux sont maintenant épaule contre épaule, ils n’ont pas le droit de se mordre et ils le savent, et en tendant ses deux bras, notre poursuiveur s’empare de la chèvre et l’arrache au premier cavalier. À nouveau, cris de victoire chez ceux qui entourent le terrain.

L’échauffement continue quelque peu, et d’un coup, deux équipes apparaissent formées sur le terrain. Leurs vêtements semblent être d’anciennes tenues d’équipes de sport occidentales recyclées pour l’occasion, mais de fiers bonnets d’astrakan viennent rappeler que nous sommes ici chez les Kirghizes millénaires. Dix cavaliers d’un côté, dix cavaliers de l’autre, se croisent alors en deux files et se serrent les mains au passage, avant la bataille.

La carcasse est déposée au centre. Quatre cavaliers de chaque équipe l’entourent. Et le coup d’envoi est donné. Se crée alors une mêlée d’hommes et chevaux qui se poussent violemment les uns les autres, les hommes du centre pendus vers le sol pour s’emparer du mouton sans tête. L’un des cavaliers s’en saisit et tente de s’échapper. Mais tous les chevaux font barrage autour de lui et la mêlée poussiéreuse se déplace rapidement vers la droite, les chevaux se cabrent, se bousculent, les cavaliers tendent leurs bras pour s’emparer du mouton, les cravaches s’énervent. La mêlée s’est rapidement excentrée et pénètre maintenant dans la foule des supporters, qui n’ont d’autre choix que de s’écarter rapidement pour éviter d’être piétinés. Car ici, je l’ai déjà dit, le cheval est roi, et les limites du terrain ne sont finalement que celles que la nature voudra donner à nos équipes enfiévrées. Mais cela n’entrave en rien la bonne humeur des hommes de Tokmok. Ils aiment avoir à rester vigilants, ils aiment la vigueur de leurs chevaux, ils aiment leurs cavaliers, ils aiment le Kok-Borou.

Ainsi  commence le match…

Éric Roux

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