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Sans ésoterisme, Rebelle(s) n’existerait pas ! – Editorial du n°19

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Jean-Luc Maxence

Comprendre d’intuition l’ésotérisme, c’est croire que derrière la matière et l’apparence des formes de notre habitat (la planète), il existe des correspondances plus ou moins cachées, un critérium secret qui élucide le sens du monde. À travers siècles et générations, vivants et fantômes, des liens se font signe, des itinéraires sacrés et discrets se croisent, des idéologies se heurtent de plein fouet et cherchent désespérément une certaine Lumière unificatrice que quelques-uns appellent Dieu, avec ou sans majuscule.

Mon père, René Daumal et moi

Ainsi, en 1928, mon père (Jean Godmé, qui signa quelques années plus tard Jean Maxence, puis Jean-Pierre Maxence) avait fondé et dirigeait un Cahier qui paraissait huit fois par an, était estampillé de la date de l’année, et défendait une approche stricte du Christianisme et du Néo-thomisme de l’époque, une quête du spirituel, éloigné de la politique stricto sensu, et très proche de la chaîne invisible et ininterrompue des poètes ésotériques de son pays, à savoir Victor Hugo, Gérard de Nerval, Charles Baudelaire, Saint-Pol-Roux, Stéphane Mallarmé, Xavier Forneret, Oscar V. de L Milosz ; et surtout Arthur Rimbaud le « voyant », proclamant avec la force d’un adolescent révolté : « JE est un autre ». En 1928, mon père avait 21 ans, et René Daumal 22. Le premier sortait d’un séminaire d’inspiration thomiste qui le rapprochait logiquement des très « catholiques » Jacques Maritain et Henri Massis, Paul Gilson et Henri Ghéon. Le second, très tôt dépendant de l’alcool, du tabac, du noctambulisme, de l’exploration des limites suscitée par les dépendances aux drogues, fit paraître Le GRAND JEU (qui devait s’appeler La Voie !) avec Roger Vailland, Robert Meyrat et Roger Gilbert-Lecomte, comme par hasard en 1928 lui aussi ! Daumal ne pouvait que se rapprocher peu après des Surréalistes, et d’André Breton, et d’Antonin Artaud. Dès lors, il ne pouvait que se heurter de plein fouet au ton ecclésiastique de Jean Godmé et de ses jeunes acolytes ! Et la violente confrontation eut bien lieu. Grâce contre grâce, en quelque sorte. Le « tout est politique » provoqua en duel le « tout est métaphysique ». Comme l’écrit Daumal : « Le Grand Jeu est un jeu de hasard, c’est-à-dire d’adresse, ou mieux de grâce : la grâce de Dieu, et la grâce des gestes. ». Mon père, le futur J-P Maxence, émit le désir de se rapprocher du groupe qui gravitait autour de René Daumal, écrivant dans sa revue un écho de séminariste contrarié. À savoir : « Le Grand Jeu publie dans son premier numéro une déclaration sympathique, parmi d’autres qui le sont moins. Il ne s’agit plus de réformer la chose la moins importante du monde – une technique littéraire – mais d’abattre toutes ses cartes, avec son âme pour enjeu ».
Dans le second numéro du Grand Jeu, au printemps 1929, René Daumal accuse Jean Godmé d’être « un modèle de fétide onction ecclésiastique » (sic). Il précise : « la seule prétention de votre ton protecteur et pseudo-fraternel peut être considérée à juste titre comme offensante ; autrement dit, en quelque circonstance qu’il vous rencontre jamais, chacun de nous obéira à la nécessité de vous donner une leçon de correction. (…/…). Au fond, vous avez cédé uniquement au désir d’exhiber tout gratuitement vos petits talents de prédicateur néo-thomiste. La pauvreté de votre dialectique, il faut l’avouer, est bien décevante. Si vous avez peur de situer le problème, voulez-vous que nous vous y aidions ? Et d’abord que vient faire Gide dans votre galimatias ? S’il se peut que nous ayons parfois quelque sympathie pour un certain Gide, il est parfaitement ridicule de nous faire les disciples d’un écrivain pour qui le problème éthique se pose en des termes qui nous sont entièrement étrangers.
Au contraire, sans rien fausser, il est facile de vous situer parmi la lie de ces rumeurs de larves, Massis, Maritain et autres, qui ont édifié sur la Somme de Thomas d’Aquin le bluff le plus naïvement prétentieux de ce siècle. Il n’est même pas besoin de faire intervenir la critique kantienne pour être en droit de juger imbécile ou hypocrite tout intérêt porté aujourd’hui à cette pauvre singerie de métaphysique, à cette imparfaite machine à calculer les attributs de Dieu. Sous la même condamnation tombe toute tentative pour adapter une mystique à de misérables fins temporelles, sociales en particulier. La Somme théologique est le tombeau du christianisme. Les religions en s’organisant tuent la révélation immémoriale à chaque instant nouvelle en nous ; et plus particulièrement parmi les religions, le christianisme ; et dans le christianisme, le thomisme ; et dans le thomisme, vous et vos complices. Et nous ne parlons pas dans le vague ; nous savons ce que nous voulons dire : il n’y a pas si longtemps, le symbole de la Croix (qui est aussi bien, soit dit en passant, australien, fuégien, bantou, aztèque, que chrétien), ce symbole de l’union du Mâle et du Femelle, et du Feu, ce Signe qui est notre écartèlement dans notre symétrie bilatérale d’homme, dominait la salle des tribunaux. Et, en son nom, l’homme jugeait ! (…/…) Nous ne sommes pas des sceptiques. Nous ne sommes pas des jouisseurs. Cette mystique du plaisir que vous semblez nous reprocher, on ne la voit guère que chez quelques dévots des vôtres. Pensez-vous convertir les croyants que nous sommes, croyants à nous faire tuer, et plus, en une foi éternelle et sans nom, auprès de laquelle s’en vont en cendres les petites saletés des argumentations thomistes ? Vous, avec votre pauvre ritualisme, vos cadavres de dogmes, votre morale inerte de castrats, nous vous défions de vivre une semaine le régime que nous impose l’incessante contemplation d’une Évidence noire, gueule absolue. Et vous parlez de pureté des corps… ».
Ces amabilités sont signées conjointement de Roger Gilbert Lecomte et de René Daumal. Dès lors, toutes les correspondances ésotériques me parlent au cœur. Et quand, je lis, un peu plus loin dans cette chronique, que Gilbert Lecomte et Daumal affirment « être de la race de fer et de feu des prophètes, des inspirés, ennemis des religions assoupissantes », je ne peux que « tuer » mon père « analytiquement » et me retrouver le désapprouvant et rejoignant, au début du siècle suivant, les rebelles de R.B.L et tous ceux et celles qui en font l’âme. Je ne peux qu’admirer le camp de René Daumal et de ses adeptes.
Selon la Loi des cycles et des générations se tuant symboliquement, je trahis sans hésiter les reliques de l’Ancien Régime. J’en appelle à ma revue Présence et Regards qui, dès 1972, militait ouvertement pour la rébellion généralisée des poètes « en faveur de l’universalité de l’expérience mystique » comme précisait Roger Gilbert-Lecomte.
Je ne suis pas dupe. En ne cachant pas ma sympathie, voire mon admiration, pour Alexandro Jodorowky et pour sa psychomagie (cf. notre n° 18), j’avoue ma toxicomanie « littéraire » pour toutes les expériences individuelles de dépersonnalisation, pour toutes les voyances à la Rimbaud. Je donne des gages même aux énigmes du tarot, à la pensée orientale, au yoga et aux enseignements védiques sacrés et profanes. Je me fais « alpiniste spécialisé en Mont Analogue », au nom de l’ésotérisme de toujours. C’est sans doute pour cela que REBELLE (S) est accusé parfois de jouer les Planètes d’antan. Tant pis, je persiste et je signe en lettres de Feu. Un peu comme Notre-Dame de Paris, le 15 avril 2019, quand l’incendie commença son rappel à la mémoire d’un peuple.

Jean-Luc Maxence

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