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Interview de Jacques Lesage de La Haye

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Jacques Lesage de La Haye – portrait

Jean-Luc Maxence : Jacques, ton étonnant parcours de vie, de la prison à la pratique de l’analyse reichienne, sans oublier ta militance au sein de la Fédération anarchiste, tes livres de témoignage, ta poésie et ton émission Ras les murs sur les ondes de Radio Libertaire (89,4 MHz FM), émission consacrée aux taulards en souffrance : tu n’arrêtes donc jamais de te battre pour les autres ?

Jacques Lesage de La Haye : Je suis bientôt octogénaire mais il y a encore tant à agir, et tant de combats à gagner ! L’abolition de la prison est mon espérance, à long terme. Je suis né en 1938, à Fort-de-France, en Martinique, certes, au sein d’une famille aristocratique de Vendée, admirant le Comte de Paris ! Je fus victime d’un père absent et d’une mère violente et « archi-autoritaire » jusqu’à la caricature nocive. Mon père était Capitaine au long cours, père de 3 garçons et d’une fille. Au fond, je suis né de ma propre biographie, en quelque sorte. Sans doute en réaction viscérale à tout cela, j’ai fait des conneries, j’ai été très tôt casseur, braqueur en bande avec mon frère Jean-Paul, et, avec lui, condamné à la taule (20 ans !). Certes, la privation de liberté m’a objectivement déglingué et j’ai subi plus de 11 ans et demi d’enfermement à Caen. Mon frère Jean-Paul en est mort, à 51 ans, après des séjours en psychiatrie où il ne cessait pas de se demander s’il allait devenir complètement fou ou se suicider ! Le système pénitentiaire ne résolvant aucun problème, c’est le délire et la paraphrénie qui tuèrent Jean-Paul. Quant à moi, la taule m’a démoli (chaos, folie menaçante, régression psychologique, névrose d’angoisse), mais je suivis des cours par correspondance, obtenant le bac et une licence de psychologie. En fait, je ne cessais jamais de me révolter contre la prison comme institution inhumaine. J’étais devenu, moi aussi, sans aucun doute, un rebelle ! En sortant, je « cherchais » ouvriers et communistes en vain et j’adoptais pour toujours mon identité profonde de militant anarchiste. C’est alors que je participais au G.I.P, Groupe d’Information sur les Prisons, et que je me liais d’amitié avec le philosophe Michel Foucault. Le G.I.P, se constitua le 8 février 1971 autour de Gilles Deleuze, Danielle Rancière, Daniel Defert, et quelques autres. Il voulait informer sur ce qui se passait dans les prisons. « Nous avons le droit de savoir, nous voulons savoir. » exigeait son manifeste signé par Jean-Marie Domenach, Michel Foucault et Pierre Vidal-Naquet. Foucault particulièrement voulait rendre la parole aux détenus. Depuis je n’ai cessé d’adhérer à cette lutte. Après la dissolution du G.I.P, il y eut le C.A.P, Comité d’Action des Prisonniers fondé par Foucault et Serge Livrozet notamment. C’est ainsi que je fis également connaissance de ce dernier, puis de l’historien libertaire Daniel Guérin, de l’initiateur en Grande-Bretagne de l’antipsychiatrie David Cooper, de Robert Badinter qui devait obtenir l’abolition de la peine de mort en France, et de beaucoup d’autres figures charismatiques favorables à la dénonciation du système carcéral chronophage.

JLM : Et Jack Thieuloy, que j’éditais aux Éditions de l’Athanor, l’as-tu connu ?

JLDLH : Je l’ai croisé et nous l’aimions bien à Marge, groupe anar et autonome que je fondais à Paris en 1974. Nous le reconnaissions comme des nôtres. MARGE, sous la houlette de Gérald Ditmar et de moi-même, éditait à cette époque un journal d’anciens taulards, de délinquants, de prostitués, d’homos, de toxicomanes… Nous étions très actifs et certains nous situent aujourd’hui comme héritiers du célèbre « Mouvement du 22 Mars » de Daniel Cohn-Bendit qui mit le feu aux poudres de Mai 68…

JLM : Et Michel Foucault, comment était-il ?

JLDLH ; Plus je parlais avec lui, plus il devenait mon ami ! Quand la Fédération anarchiste, beaucoup plus tard, m’invita en 1989 à monter sur Radio-Libertaire une émission ouverte sur le monde carcéral, que nous devions appeler Ras les murs, je pensais particulièrement à Surveiller et punir et à tout son travail de philosophe et d’intellectuel.

JLM : Et Wilhelm Reich ?

JLDLH : En taule, je combattis ma névrose d’angoisse et mes traits psychopathiques par une stricte et longue auto-analyse d’inspiration freudienne. Après ma libération de Caen, je trouvais dans l’approche reichienne une méthode holistique contre toutes les forces de folie qui me menaçaient. Libéré, je travaillais comme psychologue au Centre de Rueil-Malmaison, dès 1972, à Ville-Evrard, tout en étant chargé de cours à l’Université Paris VIII. De 1979 à 1983, je suivis une formation à l’analyse reichienne au Centre d’Études Wilhelm-Reich puis j’effectuais une analyse avec Arlette Gastine… Je devins à mon tour formateur à partir de 1999, et je reçois encore des patients selon l’analyse reichienne comme je l’explique dans l’un de mes derniers ouvrages 1 . Sans entrer dans des débats théoriques, je dirai pour résumer que l’analyse reichienne que je pratique a un aspect corporel et un souci social auxquels je suis très attaché…

Interview par Jean-Luc Maxence

1. Jacques Lesage de La Haye, Psychanalyse corporelle et sociale,
l’analyse reichienne, Éditions Chronique Sociale, 2014, 14,90 €

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