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Georges Bataille et le côté obscur de la force homogène

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Georges BatailleGeorges Bataille est le penseur qui a su redonner ses lettres de noblesse à un principe fondateur et indispensable à toute vie sociale, celui de la perte. Son célèbre texte « La notion de dépense » écrit dans la revue La critique sociale en janvier 1933 revient sur la conception utilitariste de l’économie moderne. Bataille affirme dans cet article la nécessité de penser une économie fondée sur la notion de dépense improductive dans laquelle on trouve « le luxe, les deuils, les guerres, les cultes, les constructions de monuments somptuaires, les jeux, les spectacles, les arts, l’activité sexuelle perverse (c’est-à-dire détournée de la finalité génitale) représentent autant d’activités qui, tout au moins dans les conditions primitives, ont leur fin en elles-mêmes ».[1]

Dans un autre article « La structure psychologique du fascisme » écrit quelques mois plus tard dans la même revue, Bataille reprend cette distinction fondamentale en introduisant les concepts d’homogénéité et d’hétérogénéité. Pour Bataille, l’homogénéité est la « commensurabilité des éléments et la conscience de cette commensurabilité ».[2] L’homogénéité vise la réduction des rapports humains à des règles fixes basées sur l’utilité et la production.

Mais l’homogénéité sociale est une forme précaire qui doit être défendue constamment contre les éléments hétérogènes qui ne profitent pas, ou pas suffisamment, de la production ou qui supportent mal les freins de l’homogénéisation. Dans la société moderne, l’homogénéité sociale est liée à la bourgeoisie, et l’État assure un contrôle permanent des forces hétérogènes en les soumettant à sa loi. Ces forces hétérogènes restent impuissantes face aux contraintes forgées par le pouvoir politique

« Le monde  hétérogène, nous dit encore Bataille,  comprend ainsi l’ensemble des résultats de la dépense improductive ce qui revient à dire : tout ce que la société homogène  rejette, soit comme déchet, soit comme valeur supérieure transcendante ». L’hétérogène, c’est ici le séparé, le sacré que la modernité veut expulser.

Le propre de la science moderne réside dans son homogénéisation des phénomènes comme l’a bien rappelé Edgar Morin avec sa pensée complexe. C’est en ce sens que la science exclut les éléments hétérogènes. La science devient ainsi le moteur principal de toute homogénéisation de l’existence sociale: « par principe même, la science ne peut pas connaître d’éléments hétérogènes en tant que tels ».[3] Devant l’irréductibilité des éléments hétérogènes, la science peine à leur trouver un sens fonctionnel. En fait, les éléments hétérogènes échappent à toute mathématisation. Finalement, le progrès de la science se fonde à partir de Descartes sur le rejet de l’hétérogénéité. « L’exclusion des éléments hétérogènes hors du domaine homogène de la conscience rappelle ainsi d’une façon formelle, souligne Bataille, celle des éléments décrits (par la psychanalyse) comme inconscients ». L’inconscient est ainsi un des aspects de l’hétérogène.

Tout résultat d’une dépense improductive fait ainsi partie du monde hétérogène. Violence, démesure, délire et folie sont aux yeux de Bataille des éléments hétérogènes qui brisent l’homogénéité sociale. La consumation est de ce fait la force hétérogène indésirable par excellence.

Néanmoins, Bataille se méfie de toutes les entreprises qui visent la réhabilitation de la consumation ou des mythes dans la vie sociale. Le fascisme apparaît malheureusement comme cette entreprise de repolarisation de la société sur des éléments hétérogènes. Il sait ainsi jouer sur les grands spectacles, régénérer les mythes. Le fascisme souhaite effectivement opérer une hétérogénéisation de la société sur un plan émotionnel et imaginal, au moment où les démocraties modernes ont laissé le monde se désenchanter.

Le Collège de sociologie fondé par Bataille en 1937 avec Michel Leiris, Roger Caillois et Jules Monnerot se distingue de ce type d’entreprise dans la mesure où il ne vise en aucun cas la réintégration de l’hétérogène dans la vie sociale. Il se centre davantage sur l’élaboration et la défense d’une « sociologie sacrée » ou une « sociologie active » qui aurait comme enjeu l‘identification des facteurs de socialisation, et ce afin de résister au rationalisme morbide des structures modernes.

Les questions fondamentales que se pose le collège de sociologie portent sur les conditions de réactivation du lien social. Il avait trois objets d’étude particuliers : le pouvoir, le mythe et le sacré. Pourquoi les sociétés ont-elles besoin de mythes ? Que se passe-t-il quand une société refoule ses mythes ? Où, quand et comment surgit le sacré ? Dans les mêmes années, se forme également le cercle Eranos à Ascona en Suisse qui tente de comprendre la capacité imaginative de l’homme, sa faculté à produire des symboles et des mythes : Jung, Corbin, Eliade, Hillman, Durand, Campbell, Scholem…

Par Frédéric Vincent

[1] Georges Bataille, « La Notion de dépense » in La part maudite, Paris, éditions de Minuit, 1967, p. 28. Texte publié en 1933 dans la revue La critique sociale (n°7).

[2] Georges Bataille, La Structure psychologique du fascisme, Paris, Éditions Lignes, 2009, p. 9.

[3] Ibid., p. 16.

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