
Dans ma note de blog du 13 juillet 2022 – sur Trames nomades -, j’avais rendu compte de ma lecture de deux livres de Jean-Luc Maxence, Soleils au poing – Le Castor astral, 2011 – et Tout est dit ? – Le Nouvel Athanor, 2020. Il avait lu cette recension double et en avait été ému. Émue, je l’étais moi-même en lisant ces livres, qui correspondaient tant à ce qu’on pouvait deviner de lui, à force de rencontres. Mais, avant de reprendre l’essentiel de ce que j’avais noté là, je dois dire justement ce qui fut la rencontre, inséparable de celle de Danny-Marc évidemment. Au Marché de la Poésie, au hasard des errances dans les allées, et d’arrêts à leur stand. Achats de livres et de revues (Les Cahiers du Sens, publication si précieuse, en affinité totale), discussions, et invitation à publier dans la revue, quelques années de partage, avec ce sommet du dernier numéro sur le silence, sujet qui est si essentiel à la poésie… Donc Jean-Luc Maxence (avec Danny-Marc : j’étais touchée par leur couple, aussi) c’est beaucoup cela pour moi, la joie du partage et des noms d’auteurs en proximité spirituelle au travers de ces pages. Gratitude.
Ce qui était au présent dans ma note, je le laisse au présent. Car les textes demeurent.
Alors, le lisant qu’avais- je noté ? Déjà je trouvais que le titre du livre de 2011 lui ressemblait… « Solaire en poésie, dont il est, pour lui et pour tant d’autres, une sorte de chaman passeur. Solaire dans le rapport avec ses interlocuteurs, cœur ouvert. Soleils… Ne se contentant pas d’un seul soleil, il lui faut le feu du pluriel. Au poing, bien sûr, pour celui qui est un intégral rebelle, au point de vouloir combler le manque de parole critique (et complexe) en créant un magazine au titre manifeste, Rebelles. Ce pourrait être un frère d’Erri De Luca, en parole contraire… et de Tristan Cabral, en poing dressé avec amour.
Savoir dire NON aux multiples douleurs dans la réalité sociale, autant qu’il dit OUI à la vie, à l’esprit, et à la poésie (celle qu’il écrit, celle qu’il publie – édition et revue). Sa poésie se révèle comme univers d’une pensée libertaire, ancrée sur un savoir analytique et une conscience sociale. Conscience d’initié, aussi, capable de regarder avec un œil critique les codes des mondes qui l’enrichissent spirituellement, sans jamais l’aliéner ni le soumettre. Et la seule fidélité qu’il puisse leur concéder c’est celle à sa propre vérité. Et à la dimension spirituelle, constitutive d’une part essentielle de ce qui fait penser et écrire Jean-Luc Maxence. Lui qui a publié une Anthologie de la poésie mystique contemporaine aux Presses de la Renaissance. » J’écrivais aussi : Le premier poème, 1970, évoque la mort, qui serait, alors, un renoncement. Et je citais : Si je quitte ma vie comme on glisse à la mer. Ajoutant : Parole d’écorché vif dans la vérité d’un aveu de lassitude ou de doute, peut-être la tentation, ou le risque d’un enfin sans retour… Alors aujourd’hui cela prend une autre vibration… Et ce qui était donné à lire ensuite est message de sagesse.
Un autre de ses livres : Effacer les paysages ridés de l’enfance. 1972 encore. Un programme à l’infinitif. Pour refuser les lieux où l’âme se dissout et trouver un silence qui prie plus qu’il ne parle. Avec la mort comme horizon une fois que le dépouillement libérateur serait accompli, et surtout s’il ne l’est pas, si les déraisons entravent. Ce qui passe par un processus liquidant ces rides que peuvent être des empreintes qui appartiennent plus à de vieilles mémoires qu’au présent.
J’attends en vain / Le divorce des étoiles
1974 à 1976. Poèmes d’amertume. La vie est une toile (…) À dominante sang. Demeure le sentiment d’être habité par les mémoires des blessures (de soi, des autres, celles qu’on aurait causées – Les coups donnés les coups reçus) et les effets dévastateurs sur la cohésion intérieure.
Je suis en instance d’éclatement
Et l’atteinte touche la poésie même, impression d’être privé d’un accès à ce qui nourrit le poème.
Plus de rêve ni d’image
La détresse est sociale autant que personnelle. Pas seulement sociale, une conscience collective qui imprègne, et révèle un vide existentiel.
Je porte la tristesse des temps
Le poids des douleurs humaines…
1980 à 1989. Quelque chose change, dans la perception du monde et de soi. Écrire pour revivre. L’écriture telle qu’en son alchimie, et les failles inscrites mais posées à l’imparfait, ce qui montre une distance nouvelle prise avec ce qui blesse. Et émerge une dynamique, malgré les désastres des nuits, et grâce à la prise de conscience d’une conduite d’échec (affectif ou psychologique – avec autrui ou avec soi).
J’avais tordu la clé du labyrinthe
Mais le savoir et l’inscrire est une inversion du regard et des perspectives, pour ce qui peut être. Un bilan de vie en prose, sans masque, met d’un côté ce qui est Fracas et furie, et de l’autre un certain sens du grand large. Soi, vautour (passé) ou saint (rêvé). Mais, surtout, mystère d’arcane prêt à s’ouvrir. Car ce qui s’éveille en soi est le produit de l’ombre autant que de la lumière. Ce qui compte c’est l’itinéraire et la prise de conscience de ce qui se déroule, et vers quoi… Même si des doutes et des tristesses demeurent, et la rage contenue.
Le métro ce matin menait à la mer / Et la mer était noire
Perte spirituelle, dans le mal-être, même momentané.
Je n’avais plus de cathédrale dans le cœur
Mais la poésie est là, elle. Avec son rythme, ses images (qui aiment heurter des métaphores en les mêlant aux faits bruts du réel, rapprocher du rêve et du trivial – ce qui renforce l’effet). Le style, fait de ces heurts signifiants, participe d’un processus qui n’est pas que littéraire, mais que l’écriture, dans ses procédés non artificiels, amplifie et magnifie. La poésie est aussi pratique analytique, en inscrivant rêve et cauchemar en mots. Le travail souterrain qu’on a commencé à voir s’écrire aboutit à une parole délivrée. Deux textes en prose, qui se font face, sont révélateurs de cette montée en conscience. Pages 48 et 49. Dire un traumatisme fondateur autant que destructeur et commencer une thérapie analytique fut l’ouverture des portes qui étaient peut-être fermées, ou la récupération de la clé du labyrinthe (d’un poème antérieur). Jean-Luc Maxence a le courage de la parole nue, déjouant les dénis. Il sait la force des mots qui mettent dehors le réel meurtrier. Il jette aux orties le secret et les masques.
Prélude, en prose, raconte la bascule que créa une première séance de sa propre psychanalyse. Texte dédié à Xavier Audouard, son analyste.
Au premier aveu, la terre entière se mit à virer de bord.
Les questions peuvent s’exprimer aussi. Comme dans Voyage en évangile noir (le poème a le titre d’un recueil de 1983).
De quel délire m’a-t-il fallu revenir ? / De quelle peine immense ?
- Baisers sans âge, le poème dit l’écriture à faire advenir à deux, de ce qu’est l’amour, quoi qu’il advienne.
- Éditeur des étoiles. Magnifique façon de nommer un destin de poète, cette aventure de barde éventré sexué caressant le nombril du monde et parlant aux étoiles…
Suite de l’article :