
On ne saurait dire la beauté involontaire de ces pages. Beauté convulsive du hasard des gestes, des annotations de mains diverses apposées de bureau en bureau, d’yeux soupçonneux en regards indifférents.
Savamment disposés, les rectangles officiels, l’écriture cursive des petites mains aux bras des employés de préfecture aux manches de lustrines, aux cache-cols de laine, à la goutte au nez.
À la fois ordonnée et anarchique, la fiche met en scène l’homme de théâtre, le peintre, le dessinateur. Ainsi le poète se débat sans se laisser maîtriser par le fonctionnaire. Annotations de traviole, tampons dans tous les sens, du sépia à l’indigo. Multiplication des polices ( !), de l’écriture à la grise mine de plomb d’une encre passée, au noir laqué qui reste avec les années.
L’élégance des lettres disent toute une époque, où les instituteurs enseignaient les pleins et les déliés aux enfants de la République, quand les fonctionnaires assermentés surveillaient les membres des confréries suspectes de poésie. Les frères des « révoltés subventionnés » d’aujourd’hui ne recevaient pas encore de subsides – même chiches – des divers organismes bienfaiteurs créés depuis ; pas encore de CNL, de DRAC…
« POSSE(D)E UN DOSSIER / SECTIO(N CRI)MINELLE ». Rien que ça. Et l’on nous rabat les oreilles à longueur de débats d’experts sur BFM TV et autres C-News – ces vertueux défenseurs de la liberté de débattre et de gagner honnêtement sa vie – des turpitudes de ces islamistes fichés « S » qu’on entend mugir dans nos campagnes ! Un « poète anarchiste homosexuel à Paris », cela déploie autrement plus de gueule. L’Anti-France chère à Marcel Gotlib a toujours existé, elle était simplement plus élégante.
À la mention « ANARCHISTE » aux armes violines dûment officielles, sont ajoutées à la main deux marques infamantes : « Poète », « homosexuel ». Et plus précisément : «homosexuel à Paris », ce qui ne laisse pas de surprendre. Ainsi, à l’orée du siècle des massacres, qualifier un « inverti » de parisien ne devait que tenir compte d’un attribut supplémentaire de perversion concernant ce loustic étroitement surveillé.
Enfin, l’archiviste, y créant des reliefs, a fouaillé le papier rayé afin de mieux agrafer le dangereux anarchiste. Gageons que Cocteau aurait trouvé quelques charmes à ce tableau troué. Il était susceptible de se sauver d’entre les pages du fichier. Cachets, lettres, lettre de cachet. Vidocq aura eu de nombreux disciples ; Cocteau de nombreux amis. Archiviste, anarchiste, quelle différence ? On sait bien que dans notre beau pays, ce qui compte, c’est de finir par être distingué d’un qualificatif au suffixe en « iste », surtout pour un dadaïste.