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Le musée des arts politiques premiers, par Lucien de Samosate

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Masque du Marais – © Eric Desordre

Visiter le musée des arts politiques premiers est un régal. Parmi une profusion d’objets hétéroclites, on trouve des maroquins de diverses époques, des couronnes de lauriers flétris, des promesses empaillées et des calices d’amertume pour défaite électorale, mais on peut y admirer, surtout, une collection de masques unique. On sait que les masques servent soit à cacher son identité, soit à prendre celle d’un autre. Ils sont autant appréciés du personnel politique que du théâtre latin où on les appelait « persona ». Ils possédaient un grand trou au niveau de la bouche pour faire porter la voix, élément fondamental face au public des jeux du cirque et des salles des fêtes. Pour jouer la tragédie, par exemple lors d’un décès ou à la suite d’un crime national, on trouve des masques affligés, et pour jouer la comédie de la sympathie, des masques grotesques. On peut ainsi faire face à toutes les situations. Dans la salle réservée aux arts politiques premiers, ces deux types de masques sont largement représentés et, parmi les comiques, les masques les plus réussis sont certainement ceux qui servent à « faire peuple ». Il y en a un qui a les joues en accordéon, un autre avec des lèvres de tête de veau, un troisième qui chante « … et moi, et moi, et moi, c’est du sérieux », un autre encore avec des yeux en roue de scooter, mais le plus rigolo, c’est encore celui qui a les oreilles qui bougent quand on lui joue du rap d’autant plus qu’à ses côtés il y a un vieux masque flétri qui se trémousse. Je ne saurais que trop vous recommander d’aller visiter le musée des arts politiques premiers à Paris, quai Branleurs.

Si vous voulez approfondir, sachez que ce nom de « persona » a donné en français le mot « personne ». Une personne. Et n’allez pas ajouter « comme vous et moi » !

Comment t’appelles-tu ? — demande, dans l’Odyssée, l’abominable géant anthropophage Polyphème à Ulysse.

Moi, je m’appelle Personne.

D’accord Personne, bon tu me plais, je te mangerai en dernier.

C’est pour ça qu’il y en a certains qui sont plus personnes que d’autres, pour être mangés en dernier. Ceux qui le sont tout de suite s’appellent individus. Ils ont un numéro qu’on appelle de sécurité sociale. On le trouve dans la carcasse des voitures brûlées et le trafic de drogue qui, dieu soit loué, va être intégré dans le calcul du PIB. On attend impatiemment que l’INSEE y inclue aussi la prostitution afin de combler le trou de la Sécu. Quelle magnifique évolution de l’économie tout de même !

Mais attention aux évolutions ! Là où l’on voit que l’Odyssée a vieilli, c’est que le cyclope avait un œil unique au beau milieu du front. Aujourd’hui il en faut trois : un pour regarder la route, l’autre le compteur de vitesse, le troisième pour guetter les radars. En plus il faudrait un œil qui maigrisse, pour passer de 90 à 80, de 80 à 70 sur la ceinture, de 50 à 30 dans les artères où on n’a pas de veine. On ne peut que se féliciter que les obèses passent de 130 à 110. Ça évite les morts par surpoids et pour les éviter totalement la Sécurité Routière conseille de marcher à pied, avec circulation alternée. C’est pour votre sécurité, ne l’oubliez pas.

Car voyez-vous, ce qu’il faut, c’est protéger les gens. Avant, ils faisaient attention tout seuls, maintenant c’est nettement mieux, on les y aide, on fait attention à leur place, mais c’est tout de même eux les responsables, faut pas croire ; et d’ailleurs on le leur rappelle avec une petite amende par-ci, un petit impôt par-là, et n’oubliez pas de dire merci, c’est pour votre bien. Et puisqu’on parle d’impôts, à présent que c’est aux chefs d’entreprise de les collecter, on va enfin pouvoir employer les agents du fisc à contrôler les chefs d’entreprises, ça leur permettra d’embaucher et, qui sait ? des agents du fisc… Vous ne pensiez tout de même pas qu’on allait diminuer le nombre de fonctionnaires qui ne fonctionnent pas, insensés que vous êtes ! Ah, il faut tout vous dire, à commencer par ce qu’il ne faut pas dire !

Mettez-vous bien dans la tête que c’est pour votre bien qu’on vous dit ce qu’il faut penser. Ça vous évite de réfléchir. C’est très dérangeant de réfléchir. Ça fait terriblement stresser et le stress, c’est très dangereux pour la santé. Vous, c’est la télé qu’il vous faut, il y a d’excellentes chaînes. On peut se les mettre aux pieds, le boulet est livré avec. Amusez-vous avec nos animateurs, suivez l’avis de nos experts patentés, haïssez les opinions non conformes à celles de nos chroniqueurs maison et surtout, surtout, méfiez-vous des fake news. Sachez-le bien, la vérité, c’est ce qu’on vous dit, pas ce que vous disent les autres. Les autres, ils n’y connaissent rien, ils veulent vous tromper, nous, on est moraux, c’est au nom de la morale qu’on fait la guerre, alors les méchants, ceux qui ne disent pas la bonne vérité, il faut les éliminer. C’est ça la liberté. Oh, bien sûr, vous pouvez penser ce que vous voulez, mais à condition que ce soit ce qu’on vous dit. Et si ce qu’on vous dit n’est pas la réalité, eh bien, on changera la réalité, c’est tout ! Voilà le progrès. Profitez-en, dépensez, consommez, vivez !

Et sachez que s’il y a des hauts et des bas, tout se compense. Regardez : les prix montent, les retraites baissent, les inégalités sociales augmentent, le système de santé régresse, l’immigration progresse, la sécurité diminue, c’est merveilleux, non ? Ah que la France est belle !

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