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Une très légère oscillation

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Une très légère oscillation, Sylvain Tesson, Éditions Pocket,
2018, 207 pages, 6,70 €

« Un journal intime est une entreprise de lutte contre le désordre »
Ce point de vue de Sylvain Tesson figure en exergue d’un ouvrage qui vient d’être republié en collection de poche : un journal 2014-2017. Sylvain Tesson est un personnage peu conventionnel. Titulaire d’une « khâgne » et diplômé de géographie et de géopolitique il a, à l’instar de son confrère Julien Gracq, assez rapidement abandonné ces derniers territoires pour se consacrer à l’écriture,
sans doute influencé par sa mère et son père, journalistes reconnus. Il est aujourd’hui l’un des auteurs les plus prolixes, tant en quantité qu’en variété des thèmes et sujets de la quinzaine d’ouvrages qu’il a signés.

Le voyage est sa grande affaire : à pieds, à cheval, à vélo ou à moto, en totale autonomie, il a littéralement fait le tour du monde, tirant de ses diverses expéditions la matière de la majorité de ses livres. Mais il a la particularité de « raconter plus large » que la plupart des « écrivains voyageurs » qui se contentent, souvent avec brio, de raconter leurs étapes, leurs rencontres, leurs découvertes, leurs émotions… Chacune de ses tribulations est placée sous un « angle » qu’il décortique avec un rare talent : ermite en Sibérie, archéologue au Pakistan, clandestin au Tibet… Il tire de chacune de ses « aventures » des fresques approfondies, à l’image des « 10 jours sans boire » passés dans le désert de Gobi, de sa commémoration du bicentenaire de la retraite de Russie effectué en side-car entre Moscou et les Invalides ou de sa randonnée le long d’un des plus grands gazoducs reliant le nord de l’Europe de l’Est au sud de l’Asie et dont il tire un exposé convaincant sur les enjeux énergétiques mondiaux. Supportant mal les limites, il devient « stégophile » (spécialiste de l’escalade des toitures), au point d’être victime d’une grave chute qui le maintiendra hospitalisé pendant de nombreux mois, après avoir escaladé le chalet savoyard d’un de ses amis… un soir de réveillon ! Il porte néanmoins un soin particulier à entrecouper cette « navigation d’un bord à l’autre », de « retours à l’épilepsie sociale », consacrant un temps non-négligeable à des prestations médiatiques qui ne laissent jamais indifférents.

Le journal qu’il nous propose reflète parfaitement une admirable érudition qu’il enrichit d’une immense curiosité de la vie et des autres. A chaque date se cumulent, à un rythme enlevé, dans un désordre structuré et dans une langue directe, réflexions, aphorismes, récits, souvenirs, boutades, notes de lecture, analyses, critiques, commentaires, coups de gueule — contre la société hyper-connectée où on ne lit plus — ou coups de cœur (éprouvé lors d’un coucher de soleil sur la terrasse cachée d’une île grecque)… Ainsi, au fil de ces observations et réflexions minutieuses, Sylvain Tesson se fait géographe et sismographe d’un temps qui lui échappe.

Patrick Boccard

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