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Shock Corridor

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Shock Corridor, film américain de Samuel Fuller (1963), avec Peter Breck
et Constance Towers, production Allied Pictures

Un journaliste ambitieux se fait passer pour un pervers sexuel avec la complicité
— active — de son patron et — contrainte — de sa fiancée. Il se fait enfermer dans un asile où un meurtre impuni a été commis. Il espère démasquer l’assassin… et remporter dans la foulée le prix Pulitzer. Sauf bien sûr que ça ne va pas se passer comme il le prévoyait. Le « Shock Corridor », c’est le service du traitement aux électrochocs des internés. Le journaliste va bien évidemment en découvrir les joies au risque de sa santé.

La scène récurrente du film où se retrouvent les protagonistes est « The Street », le couloir central de l’établissement, allégorie de l’Amérique dingo. Lieu principal de l’action, c’est une sorte de contrepoint cinématographique à l’instar des contrepoints musicaux, avec ses personnages catatoniques ; l’un, obèse barbu tour à tour ricanant ou ronflant sur sa chaise ; l’autre, la tête entre les jambes, pantin inanimé posé sur un radiateur collé au mur ; le troisième, ramant régulièrement sur le carrelage comme sur une étendue d’eau.

L’histoire de ce reporter obsessionnel et inconscient est le prétexte pour mettre en scène une galerie de personnages qui symbolisent l’Amérique dans ce qu’elle a de plus déjantée. On y rencontre un étudiant noir qui se prend pour le fondateur du Ku Klux Klan et hurle des slogans du White Power, un bouseux du Sud profond rejouant quotidiennement sur carte les batailles sanglantes de la guerre de Sécession entre « Bleus » et « Gris », un lauréat du prix Nobel inventeur de la fusée à propulsion nucléaire qui passe ses journées à noircir son cahier de ses gribouillis d’enfant.

L’acteur principal a des faux airs d’un Roger Moore un poil vulgaire, une tête d’ado buté, la mèche en bataille. Vulgaire, il l’est plus que sa copine qui est strip-teaseuse de bar et se doute que cette histoire de fou risque de mal se terminer pour celui qu’elle aime. Effectivement, le journaliste découvrira la vérité sur ce qui s’est passé en ces lieux terrifiants mais ne sortira plus de l’asile. C’est un simulateur devenu fou authentique qui gagnera le prix Pulitzer. François Truffaut l’écrit : « Fuller ne filme pas avec le dos de la cuillère ». C’est du brutal. Fuller sait filmer comme on boxe, à coups de poing. Il sait aussi très bien filmer les jambes des femmes, ce qui dans ce monde de fous qui va bien au-delà des murs de l’asile n’est pas anecdotique et nous raccroche par instants au bonheur. Ce serait étonnant que ce détail ait échappé à Truffaut, justement, lui qui réalisera L’homme qui aimait les femmes en 1977, avec un Charles Denner magnifique fasciné par les compas galbés des femmes « qui arpentent le globe terrestre en tous sens, lui donnant son équilibre et son harmonie. »

Film baroque aux longues séquences de monologues en gros plan expressionniste et au noir et blanc contrasté, Shock Corridor aura à l’époque été fraîchement accueilli aux États-Unis. L’Amérique déteste se voir dans un miroir… C’est d’ailleurs pour ça qu’elle a inventé Hollywood, pour réécrire l’histoire et servir aux Américains un mythe sans arrêt réinventé, nettement plus acceptable que la réalité… et qui a le vertueux mérite de rapporter des dollars. Mais Fuller, lui, ne sert pas de la guimauve et ne passe pas le pop-corn. La thèse est simple — est-elle si simpliste ? — nous sommes tous fous. Qui est le plus fou, celui qui se fait passer pour fou au risque de le devenir, ceux qui l’aident à se rendre crédible dans le rôle ou bien ceux qui le sont devenus après avoir subi la folie collective des hommes ? La société comme génératrice de la folie, le déviant comme expression d’une collectivité malade…

Shock Corridor, même vu à travers le prisme déformant du temps et des autres grands films sur la folie, apparaît plus radical que, par exemple, Vol au dessus d’un nid de coucou, film où Milos Forman ne renonce pas à une certaine facilité servie par un Jack Nickolson trop souvent pris en flagrant délit de cabotinage. A contrario, la prestation de Peter Breck qui ne se retient pas non plus pour jouer les fêlés est autrement plus convaincante. Pourtant, clairement influencé par La nuit du chasseur de Charles Laughton, Shock Corridor est d’une théâtralité exacerbée, où le côté mécanique des acteurs et des contrapposto de cinéma muet se mettent au service d’une expressivité qui se fiche totalement du réalisme. Fuller n’a en effet rien à faire du réalisme ; ce qui l’intéresse, c’est le réel. Pour lui, l’Amérique ne tourne pas rond ; c’est un pays malade de ses obsessions, de ses névroses : la peur du Noir, la peur du Gris, la peur du Rouge ; le rejet violent de l’Autre.

Aujourd’hui, s’il retournait d’entre les morts, Fuller se déchaînerait. Il aurait de quoi être inspiré.

Éric Desordre

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