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Les héros, une armée d’ombres

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L’Armée des ombres. Film de Jean-Pierre Melville sorti en 1969, d’après le livre de Joseph Kessel. Avec Lino Ventura, Paul Meurisse, Jean-Pierre Cassel, Simone Signoret…

Jean-Pierre Melville, avant de s’appeler Melville, s’appelait Jean-Pierre Grumbach. Né à Paris en 1917 dans une famille juive alsacienne, il est très tôt passionné de cinéma. Alors qu’il n’a pas encore réalisé un seul film, alors qu’il n’a aucune formation ni ne connaît personne dans le milieu, à la rubrique « profession », il indique en 1943 : « industrie cinématographique » sur sa fiche de renseignements lors de son engagement dans la France Libre. Comme nom, il met « Jean-Pierre Melville ». C’est un lecteur passionné de Moby Dick. Que s’était-il passé auparavant ? Que s’est-il passé ensuite ?

Sa division équipée de chars légers avait été en mai 1940 durement accrochée à Maastricht puis tournée et enfermée dans la poche de Dunkerque. Évacuée vers l’Angleterre avec les unités ayant réussi à se sortir de la nasse, elle reprenait les combats et se battait encore sur la Loire dans les heures qui précédèrent l’entrée en vigueur de l’armistice le 24 juin. Puis c’est « l’Occup », pas encore la collaboration. Jean-Pierre Grumbach est démobilisé, son frère aîné Jacques lui trouve du boulot : représentant en confection à Marseille. Il diffuse vite tracts et journaux du mouvement Libération Sud à l’occasion de ses déplacements professionnels.

Aidé par son frère et ses contacts dans un monde déjà impliqué dans la clandestinité, il entre dans la Résistance. Il devient « Cartier ». Il repère les terrains d’atterrissage pour les exfiltrations d’aviateurs alliés tombés en zone occupée. A l’invasion de la zone sud, « Cartier » passe les Pyrénées et, après six mois dans les prisons espagnoles, rejoint Londres en juillet 1943. Il s’engage dans la 1ère Division Française Libre. Campagne d’Italie, Monte Cassino avec Juin, débarquement de Provence avec De Lattre. Les combats s’arrêtent pour lui à l’été 44 à Lyon où il est blessé. Après la guerre, le corps de Jacques fut retrouvé dans les Pyrénées ; il avait été assassiné par le passeur qui l’avait trahi alors qu’il tentait à son tour de rejoindre la France Libre.

C’est cet homme là, avec ce parcours là, Jean-Pierre Melville, Jean-Pierre Grumbach, alias « Cartier » qui réalise son premier film en 1947. C’est Le silence de la mer. Tout Melville y est déjà ; le film influencera de manière durable Robert Bresson lui-même puis toute la Nouvelle Vague qui déferlera sur le cinéma mondial dès 1959. A Vercors dont il avait lu le livre quand il était à Londres et qui refuse que son livre soit adapté au cinéma, il dit qu’il tournera quand même le film sans son consentement, et qu’il brûlera la pellicule si l’auteur n’est pas content du résultat. On connaît la suite. C’est cet homme là, libre, entier et autoritaire, derrière ses masques, son Stetson et ses lunettes noires, qui filme L’Armée des ombres en 1969.

Melville et Ventura sont fâchés depuis leur film précédent, Le deuxième souffle. Par contrat, Ventura était obligé de jouer dans le suivant. Sur le tournage, ils ne s’adressent pas la parole ; ne se parlent que par intermédiaire interposé. À son assistant, Melville : « Vous direz à Monsieur Ventura de se placer pour la prochaine prise face caméra ». Ventura à l’assistant : « Vous direz à Monsieur Melville que vu la position de la fenêtre, la position face caméra est aberrante. » Et tout à l’avenant. Deux têtes de lard. Largement due au caractère souvent odieux de Melville et à ses relations volontairement exécrables avec ses acteurs, la colère rentrée de Ventura dans le film se sent à l’écran. Elle épaissit encore plus le personnage de Gerbier, le chef de réseau arrêté, évadé, arrêté à nouveau, encore évadé, qui décide la mort de deux des résistants, dont l’un a trahi, dont l’autre a pu trahir. Tous ne partaient pas dans l’ivresse… Comme l’écrivait récemment de façon poignante le critique Jacques Morice : « L’Armée des ombres est une épure funèbre et hypnotique dans laquelle les hommes et les femmes, bien que liés par des convictions fortes, sont immanquablement seuls. Au bout du compte, c’est par le biais de cette solitude mélancolique que ces silhouettes souveraines rejoignent le mythe ».

Artisan de son propre mythe, Jean-Pierre Melville était tenu pour un poseur par les obsédés du sarcasme. Je me souviens qu’enfant, avec mes frères réunis chez l’oncle et la tante de mon père – ma grand-tante Claudine avait l’autorité d’un Churchill et savait faire une vinaigrette rudement bonne – nous avions déjeuné avec lui, et que s’il avait retiré son Stetson pour passer à table, il avait gardé ses lunettes noires. Me reviennent son sourire rare et sa voix de grand Monsieur sérieux, le caractère démonstratif et définitif de ses paroles dont j’ai toutefois oublié les sujets qu’il avait abordés ce jour là. C’était des discussions de grandes personnes.

Melville était un franc-tireur, produisant ses propres films, ayant ses propres studios. Il les avait installés dans d’anciens entrepôts du 13ème arrondissement de Paris, rue Jenner derrière la Salpêtrière. Il y tournera Bob le flambeur en 1955. Les studios brûleront en 1967… Probablement un attentat. Melville avec son caractère de chien et son indépendance farouche n’avait pas que des amis.

Le film de Melville évoque la Résistance, donc les héros. Melville fut un résistant. Et évidemment la résistance d’un être ne s’arrête pas à un moment donné, c’est à dire à l’issue de cette période de l’Histoire qu’a été la Résistance. La résistance de cet être qui avait connu la mort autour de lui continua toute sa vie. En filmant des héros, il filme les siens, ses frères, ses sœurs « dans l’ordre de la nuit ».

L’Armée des ombres. Armée secrète, armée d’ombres composée d’êtres les moins visibles possibles, de surcroît en sursis, déjà disparus aussitôt qu’évoqués. A la toute fin du film, les dernières paroles du récitant annoncent sèchement les circonstances tragiques de la mort de chacun des protagonistes, tous tués par la Gestapo. Joseph Kessel assistait à la première projection, juste après le montage. À ces mots accompagnant le dernier plan alors qu’ils n’étaient pas dans le livre, à ces mots qu’il n’avait pas écrits, il pleura.

Éric Desordre

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