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Happycratie – comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies

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Happycratie, comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies,
Eva Illouz et Edgar Cabanas, Éd. Premier Parallèle, 2018, 260 p., 21 €

La tyrannie du bonheur

Quoi de plus normal que de vouloir être heureux ? Et qu’y aurait-il de mal à vouloir ouvrir au plus grand nombre la voie du bonheur ? Avec « Happycratie », Eva Illouz, sociologue, et Edgar Cabanas, docteur en psychologie, livrent une charge virulente contre un des concepts à la mode : la psychologie positive. Dénonçant au passage une industrie brassant des milliards sur le dos de millions d’émules – avalanche d’ouvrages sur le développement personnel, de stages de coaching, d’applications dédiées, mise en place de « Chief happiness » (responsables du bonheur) dans les entreprises… – et des politiques publiques aux effets pernicieux. Les auteurs reviennent sur l’évolution de la psychologie américaine. Construite sur le mythe très puissant du self-made-man, la « psychologie du moi » a soutenu non seulement que la personnalité mettait beaucoup plus de temps à se construire que la psychanalyse ne le disait, mais qu’en plus, le moi pouvait lui-même se transformer.

C’est sur ce terrain que la psychologie positive va émerger à la fin des années 1990, élargissant son champ et son marché en proposant le bonheur comme nouvel horizon du moi. Il pouvait s’agir d’augmenter le niveau de bien-être collectif et de diminuer la souffrance. En fait, l’accent va être mis sur l’individu et la notion de « responsabilité », afin d’opérer une distinction qualitative entre ceux qui ont la capacité de se libérer de leur misère ordinaire et ceux qui en restent prisonniers. Le malheur et la pauvreté deviennent alors un échec psychique, le bonheur et la réussite une disposition intérieure du moi sur laquelle les circonstances extérieures auraient peu d’influence. Derrière cette conception se cache une affinité avec le néolibéralisme, car elle permet de gommer l’influence des facteurs sociaux objectifs et de focaliser sur l’individu l’entière responsabilité de sa situation. L’État peut se retirer et la lutte contre les inégalités devient parfaitement inutile.

Cette injonction s’applique au domaine professionnel en permettant de diffuser des méthodes qui ont pour but essentiel d’augmenter la productivité et l’implication des salariés : on peut les pousser à travailler sur eux-mêmes et provoquer du « burn out » sans rien changer dans la structure de l’entreprise et du pouvoir. Le mal-être, qui chez les artistes et les créateurs était source d’inspiration et de prestige, est ringardisé. La sensibilité est sacrifiée sur l’autel de l’adaptabilité, de la flexibilité, de la capacité à rebondir et de ne rien attendre des autres, ni de l’employeur, ni de l’État.

En sociologues, les auteurs démontrent que la psychologie positive est « une science de charlatans » qui impose aux « gens » de transformer leurs malheurs et leur destin en une simple affaire d’effort personnel et de résilience. Ils concluent que la construction collective d’un changement se trouve ainsi compromise et que la psychologie positive crée de l’obéissance et détruit toute velléité de solidarité.

Martine Konorski

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