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Continuer à foncer … dans le mur, ou apprendre à tuer le temps

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Prendre son temps, perdre son temps et même tuer le temps… Alors que nous sommes confrontés aux diverses injonctions qui nous poussent à consommer de plus en plus de temps de plus en plus vite, ces expressions nous semblent surannées. Chronos, père des heures de la mythologie, nous enferme dans ses décomptes mécaniques dénués du rythme qui donne du sens à l’action, écrasant de son tic-tac infernal les étapes qui ponctuent le déroulement du temps, du désir, de l’attente, de la réalisation, de la satisfaction. Cette pression insidieuse et incessante génère une angoisse difficile à dompter et des dommages collatéraux innombrables, dans tous les interstices de nos vies. Comment faire alors pour tuer la tyrannie du temps et ne plus continuer à foncer… dans le mur ?

Le totalitarisme de l’accélération

La course contre la montre envahit nos vies quotidiennes, de la maison à l’école, du travail aux loisirs. L’accélération généralisée gouverne nos jours et nos nuits.
Selon certains psychologues et sociologues, la fuite du temps qui nous obsède, consciemment ou non, constitue la principale aliénation des temps modernes. Le sociologue et philosophe, Hartmut Rosa
1, à travers sa théorie critique de la modernité tardive montre que les forces « accélératoires » dominent massivement le monde contemporain : « la modernisation peut légitimement être interprétée comme un processus continu d’accélération sociale… les forces de l’accélération exercent une pression uniforme sur les sujets modernes, qui revient en quelque sorte à un totalitarisme de l’accélération ».  Au fil des jours, pour les grands comme pour les petits, le débordement d’activités s’organise, remplissant minute après minute un « emploi du temps » plein à craquer. L’important est de foncer. Le « citius, altius, fortius », traduisible en français « par plus vite, plus haut, plus fort », sur lequel Pierre de Coubertin a fondé le mouvement olympique au début du 20ème siècle, a largement débordé les frontières du sport pour s’imposer dans toutes les disciplines, tous les espaces, tous les moments de nos vies. Le paradigme contemporain contraint à l’exploit de tout faire en un temps record, coûte que coûte. Comme dans le sport, il convient de repousser les limites physiques et psychologiques. Comme dans les séries télévisées (Urgences…), l’important est d’être capable d’assurer une course effrénée, tout arrêt signifiant la mort pour « les drogués de l’urgence ». Ainsi le système est en place, qui exclut le principe même de pause.

Nous ne sommes plus que des êtres agissant et « nos existences se justifient essentiellement par notre capacité à « faire », et à faire de plus en plus vite, car « plus j’agis, plus je vaux. Il ne s’agit plus seulement d’avoir du temps pour soi, il s’agit d’être le maître du temps, à l’égal de Dieu. Nous avons si bien intégré cette façon de vivre que nous sommes aujourd’hui devenus des tyrans pour nous-mêmes »2.

Assignés à agir, nous sommes assignés à consommer toujours plus et, nouveauté, à remplacer toujours plus vite ce que nous consommons grâce au système d’obsolescence programmée qui nous est révélé chaque jour. Les choses que l’on nous vend ont une durée de vie déterminée par avance, ce qui nous contraint à en acheter d’autres, avant même qu’elles ne soient usées ou cassées. « Nous renouvelons les structures matérielles de nos mondes vécus à des rythmes si élevés que nous pourrions presque parler de structures jetables ». Et cela n’est pas sans conséquence sur notre relation au monde, car « l’incroyable augmentation de la vitesse de la production a également changé fondamentalement la relation entre les êtres humains et leur environnement matériel ».3 

Alors faut-il continuer à « jouir sans entraves » par l’étourdissement sans limites, shootés par l’adrénaline de Chronos, transportés par un état d’excitation permanente ?

Le temps de la saturation sociale

Ce système nous pousse malgré nous à accomplir des performances en tous genres. La loi d’airain est de démontrer son potentiel. Alors pas de temps à perdre ! Et pour nous aider, le système met à notre disposition des technologies favorisant notre hyper-connection permanente. Partout, nous pouvons entrer en relation avec tout et avec tous, aux quatre coins de la planète, l’œil collé à l’écran, l’oreille vissée au téléphone… Du shopping aux vacances, de la culture à la nourriture, un clic et la réponse est là, immédiate. Plus de lèche-vitrines, plus de consultation de brochures, plus de queue au cinéma, plus de déambulations entre les rayons de livres, plus de courses, plus de cuisine… Parce que le temps c’est de l’argent ! Pourquoi attendre ? Prendre du plaisir à désirer, à imaginer, à rêver, d’un pays, d’un livre, d’un beau vêtement, d’un objet, d’un spectacle ou d’un bon plat, tout cela n’est plus d’actualité. La culture de l’urgence a transformé le temps en bien monétisable et donné naissance à la société des services d’urgence: « médecin, psychiatre, plombier, les livraisons de nourriture à domicile se multiplient : en fait, c’est le temps qui doit être à notre service. Il n’apparaît plus comme ce qui structure les activités et les événements – chaque chose en son temps – il devient « notre chose »4. L’engrenage de l’aliénation s’installe dans un espace social remodelé, où se confondent le proche et le loin, l’essentiel et le secondaire, où l’être devient l’accessoire. « La compression du présent » conduit à « l’être saturé » écrit Kenneth Gergen5 et « nous sommes en train d’atteindre ce qui peut être vu comme une saturation sociale ».

Courir pour rester sur place

Pour le sociologue Georg Simmel 6, « nous quittons et rencontrons tellement de personnes, et nous établissons des réseaux de communication si vastes, qu’il devient presque impossible de nous sentir émotionnellement liés à la plupart d’entre elles ». Pour lui, « l’intensification de la vie nerveuse » dans les villes renforce encore ce phénomène de vitesse. A force de ne jamais vivre à son propre rythme, de consommer de manière effrénée et de jeter tout aussi machinalement, naît la souffrance du manque de temps, de la course pour en gagner, de l’épuisement à essayer de l’attraper, de l’injonction à conjurer le vide… La société de la vitesse et de l’urgence a engendré une société malade : « elle a donné naissance à des maladies culturelles telles que l’acédie, la mélancolie, l’ennui, la neurasthénie ou différentes formes de dépression ».7

Le haut niveau de consommation français d’anti-dépresseurs et psychotropes en tous genres n’en est qu’une des conséquences.

Nombre de sociologues qui travaillent sur le sujet ne cessent de tirer le signal d’alarme. « Sous la pression d’un rythme sans cesse accru, les individus font désormais face au monde sans pouvoir l’habiter et sans parvenir à se l’approprier »… « Au point que la modernité tardive en vient à menacer le projet même de la modernité : dissolution des attentes et des identités, sentiment d’impuissance, détemporalisation de l’histoire et de la vie ».8

Il semble qu’une heureuse prise de conscience conduise au développement, dans tous les domaines, du mouvement du « slow » contre le « fast », de la décélération contre l’accélération. Est-ce profond, est-ce durable, ou seulement une mode réservée aux bobos des mégalopoles ? « Des voix s’élèvent pour dire non à la société du fast-food, du zapping et des clips, à la culture de l’immédiat et de l’instantané. Elles invitent à retrouver le plaisir de prendre son temps 9. Les concept de « slow food », de « slow life » et de « slow cities », qui se développent un peu partout, semblent attester d’une rupture avec la doxa de l’ancien temps.

Comme si « Le droit à la paresse » de Paul Lafargue reprenait de la vigueur. Car une société malade est nécessairement en souffrance et construit le malheur humain. Car il y a de quoi s’inquiéter de voir « des individus, à la base chaleureux, qui deviennent incapables de s’investir affectivement. Ils ne sont plus disponibles pour personne, comme si leur aptitude à se conduire en êtres sociaux avait été détruite, rongée par un acide. La conséquence ultime de la pression ambiante est la dépression d’épuisement »10. Avoir les nerfs à vifs, sombrer en ayant le sentiment de ne pas parvenir à en faire assez, au point que la personne « finit par se sentir insuffisante et s’effondre »11.

Y aurait-il donc urgence à ralentir ? Sans doute est-ce une réponse nécessaire pour retrouver un équilibre physique et psychique, pour mettre fin à l’injonction de devoir courir toujours plus vite, « non pas pour atteindre un objectif, mais simplement pour rester sur place »12.

Continuer à foncer… dans le mur ou apprendre à tuer le temps

Il n’est sans doute pas dû au hasard que les cours de yoga et de méditation, les coaching en tous genres, explosent. La demande est là d’un travail sur soi, d’un apprentissage du lâcher-prise. Mais dans quels domaines ce retour sur soi et à la lenteur seront-ils acceptés : à la maison, à l’école, au travail, en vacances … sans que l’on soit considéré comme un être handicapé, un inadapté à la compétition, un doux rêveur démissionnaire conduit à l’exclusion sociale ?

Ralentir pour mettre fin à l’aliénation du chronomètre et laisser place à la résonance entre les êtres et avec la nature environnante, c’est ce que propose Hartmut Rosa pour qui il convient de transformer « notre relation humaine au monde en tant que tel, c’est à dire aux autres êtres humains et à la société, à l’espace et au temps et aussi à la nature et au monde des objets inanimés ».

Alors, continuer à foncer… dans le mur ou apprendre à tuer le temps ? Sujet à méditer … Peut-être sur un divan !

Martine KONORSKI

1 Hartmut Rosa, Aliénation et accélération, vers une théorie critique de la modernité tardive, Ed. La Découverte 2012.

2 ibid

3 Hartmut Rosa, op.cit.

4 Psychologies juillet, 2009 –www.psychologies.com

5 Kenneth Gergen, the saturated self. Dilmemnas of identity in contemporary life, Basic Books, New York 2000.

6 Georg Simmel, Les grandes villes et la vie de l’esprit, Ed. l’Herne, Paris 2007.

7 Ibid

8 Hartmut Rosa, op.cit.

9 Psychologies 2009-op. cit

10 Ibid

11 Ibid

12 Hartmut Rosa, op.cit.

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