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Songe polymorphe et pérenne, le fascisme attend son heure

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Double face

Marc Bloch en avait eu l’intuition : tout fait historique contient une part psychologique. Duby avait écrit il y a longtemps : « la trame des informations n’est pas assez serrée et l’historien doit ajouter quelque chose qui est de l’imaginaire… » ; si le fait historique est aussi un fait psychologique, le retour à l’intuition, à un imaginaire, contribue-t-il à déformer l’événement présent, submergé entre mémoire construite et souvenir induit ? Rudolph Binion dans Essai et Conférences du Collège de France définissait une brillante « introduction à la psychohistoire. » (PUF. 1982) : « Le quoi de l’histoire » est ce qui nous submerge dans le présent, le fait établi et reconnu. « Le pourquoi de l’histoire », tapi dans un inconscient individuel et collectif est à l’affût d’un retour souvent brusque du refoulé. Le fascisme est une colère aux multiples formes. Secrètement espéré dans les imaginaires, il sera mis en scène sur le théâtre du crime politique pour une fin de partie dans les poubelles de l’histoire. Le poème de Walt Whitman, To A Historian (1860), convient à l’espérance de concilier un imaginaire historique avec une expérience poétique, cette sensibilité si cordiale de l’humanisme. « To A Historian… Toi qui as traité l’Homme comme une créature des politiques, sociétés, légistes et pontifes, Chantre de la personne, silhouettant l’avenir du présent, Je le projette dans les racines du futur… »
Cette évocation inspirée par le Transcendantalisme américain n’a pu conjurer la « civil war » guerre de sécession mais, par son idéal humaniste, a sans doute épargné à l’esprit de l’idéaliste Amérique la tentation fasciste. De l’histoire européenne, ce peuple religieux de migrants, « une bible à la main, un fusil de l’autre, une poignée de maïs dans le ventre », s’il a combattu les indiens et contribué à leur oppression, a su, pourtant, apporter à l’histoire des hommes, d’immenses horizons. Miss Freedom transmet la Lumière à Ellis Island. Croyons-le encore ! Si l’Amérique de Whitman et de Lincoln ne fut pas fasciste, l’Allemagne de Goethe le fut. La bête n’est pas morte ; ce serait une illusion de penser que des démocraties illibérales et le populisme serait un fascisme rebouilli. Nous ne savons rien prévoir de cela ! Le fascisme attend son heure, songe polymorphe dans les mémoires réduites au silence, après un « effondrement paranoïaque. »
La psychohistoire insiste sur l’intériorité psychologique d’une pulsion de violence fasciste. Tous les pays qui ont connu la dictature ont vu surgir des leaders qui sommeillaient en eux. Il est si difficile d’admettre que Pétain ou Hitler se formaient en nous et que la défaite, cet effondrement si douloureux, allait éveiller le sauveur ou le surhomme pour venger les vaincus de l’humiliation et de la défaite. Dans son ouvrage « Les fondations de la psychohistoire », Puf. Perspectives critiques 1986, Llyod deMause écrit : « C’est seulement en découvrant le Hitler qui est en nous » que nous pouvons comprendre un homme comme Hitler. Serions-nous la meilleure cachette où mijotent les éternels retours de nos malheurs ? Inattendu et invisible, le fascisme, le triomphe d’un prétendu surhomme, est-il désiré par les démocraties illibérales en cours de formation ? La peur des migrants qui submerge la civilisation occidentale est-elle comparable aux effondrements paranoïaques militaires et politiques des années quarante ? Le recours à un homme ou une femme providentielle pourvus de toute autorité est-il une menace incompréhensible qui s’étend dans le présent et ne s’entend pas dans le passé ?

Robert Liris

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