
« Une femme chaque nuit voyage en grand secret »
Paul Éluard, La vie immédiate.
Cette femme qui voyage chaque nuit en grand secret,
elle pourrait être moi.
Toute vie est singulière.
J’aurais tant voulu qu’elle fût plurielle.
Tantôt être l’un ou l’autre, sous un ciel un corps, un tout autre ailleurs.
Si j’avais à revivre, je veux être une femme.
Voilà bien encore une autre impartagée.
À qui confier, sans crainte d’être incompris, une pareille fantaisie ?
Ni fantasme dans ce rêve, ni frustration quelconque,
c’est vivre toute la vie humaine que je réclame ainsi
au temps impitoyable qui nous dévore.
Ne couchez pas mon corps dans un cercueil,
ne le faites pas brûler,
je veux qu’il disparaisse au moment de ma mort
au profit d’un tout autre qui voyage en secret,
dans un pays lointain,
et me fera apprendre la vie au féminin.
Bien des douleurs nouvelles auront raison de moi, femme,
mais comme j’aimerais pourtant
ressentir cette vie ô combien différente.
Je déteste souvent mon corps d’homme.
Je déteste la violence qu’il transporte comme un Christ
sa croix,
ses pulsions, sa nature,
et tout ce qui rappelle en moi un père qui ne fut que terreur
pour l’enfant que j’étais,
quand je suis, physiquement, avec le temps qui m’abîme,
rien de moins que son double.
Qui sait ma solitude d’avoir tout ce fardeau
d’être un homme comme lui
quand j’ai cherché à chaque instant à n’être surtout qu’un autre.
Que m’importe ce qu’on en pense,
cette autre solitude, cette vie féminine,
je la désire ainsi,
comme une échappée hors de soi,
une libération, un horizon des sens, une vraie aventure.
Joël Mansa




