
Sécheresse instinctive, juin osseux, tracteurs métalliques.
Poussière autour des tracteurs quand ils tournent au bout des champs.
Poussière jaune, nuage mort, terre disjointe.
Entre vignes et mistrals, et platanes sur la départementale, et peupliers le long du Rhône.
Des discours impromptus.
Des marguerites dans un jardin d’une zone pavillonnaire. Un champ de luzerne.
Le monde a soif.
Vigilances/alertes de la préfecture. Les humains continuent de laver leurs voitures et d’arroser leur gazon. Le monde tourne.
Avec les tracteurs.
Le supermarché est une drogue dure.
Avec insistance le corps des plantes entre en vigilance.
*
Petits chênes roussis dans le saccage industriel/technologique.
Ne disent rien, le vent s’y engouffre de part et d’autre de la départementale. Les oiseaux y bruissent sans angoisse.
La longue rivière verte coule plus bas, additionnant les algues suspectes, et les poissons obtus. Elle sinue son corps souple et prend d’un coup nos corps étouffants. Elle assimile la vie à une déflagration liquide et sourde.
La chaleur lèche le monde chaque après-midi. Les maisons se recroquevillent sous leurs pierres calcaire. Derrière les volets de bois les humains suffoquent une dernière fois. Les animaux creusent des trous dans la terre pour tâcher de.
Demain nous serons des humains primitifs ou ne seront plus.
Demain nous changerons de smartphones pour y mettre une nouvelle application. Les chênes roux de colline en colline. Une inadéquation dans l’air.
A plus de 25 degrés la nuit devient répit à peine.
Les tomates achèvent de se dessécher sur leur pied. Petites et pleines d’un goût concentré, à la limite de l’acceptable ; terres nues, ou paille si jaune que dans le crépuscule elle s’illumine comme un désastre alangui.
Des pluies nous avons perdu jusqu’à la danse. Des pluies nous ne savons plus que le nom.
Les arbustes méditerranéens dessèchent leurs paroles rares. La sauge et la lavande se font grises comme des pierres ahuries.
Un vent parcourt les matins respirants. Nous y allongeons notre corps épuisé. Nous mesurons l’incompétence.
A force de climatisation les urbains vivent en dystopie sans le savoir.
Les campagnes suffoquent. Les lézards ont complètement disparu. Les derniers touristes pestent contre les derniers moustiques les tigres les diurnes.
Ailleurs il pleuvrait. Ailleurs le ciel aurait des nuages.
La chaleur lèche le visage contraint des arbres circonvenus par l’août multiplié par les crises, le matin on œuvre dehors, à la continuation de la maison, l’après-midi on se terre comme des bêtes entre les pierres le calcaire et la chaux les douleurs et la honte.
La chaleur lèche l’incohérence des apprentis-sorciers. Elle brûle les chênes roux elle augmente les spectacles elle scinde les herbes et l’irrespect.
Le soleil a déjà déconstruit les murs et sursignifie l’été.
L’été nous rentre entre les murs, nous assoit dans la pénombre des volets clos et nous jette dans les feux.
Dans les médias les incendies ont surmultiplié les désarrois, depuis des mois les incendies les zombies les fulgurants, dans le réel au soir en haut des collines une lueur étale et diffuse, au ciel nuages noirs, là-bas on sait que ça brûle. C’est juste une odeur alors qu’on nage dans la rivière, c’est juste une lueur nocturne derrière les horizons.
Et des amis évacués deux jours, les moutons se sont échappés et sont revenus ensuite, ils ont trouvé refuge puis ont repris le chemin des enclos calcinés. Les bêtes nous pardonnent, toujours. Elles nous croient les maîtres. On le leur a tellement répété.
On a domestiqué le monde, et le monde se rebiffe. C’est une langue de chaleur qui assoit l’été sur les excès et les températures. C’est une langue opaque, qui fait suer nos corps au premier geste et nous astreint à l’immobilité et l’attente.
Au jardin rosiers glycine jasmin dessèchent leurs feuilles pour faire survivre les tiges (la gageure n’est pas toujours efficace). Le figuier a perdu la moitié de ses feuilles (très petites cette année) dès juin. La deuxième récolte peine à allonger ses fruits.
Au jardin c’est à qui survivra.
On a peur pour les plantes, on les regarde chaque soir, on inspecte, coupe branches devenues noires, ôte feuilles devenues rêches, on regarde la progression de l’inconséquence. On est démuni, coupable, non sanctifié. On arraisonne les peurs.
La chaleur nous cloue sur place. Dans les maisons recroquevillées sur leur ombre chaque geste devient chaleur. Il faut vider le corps, déconstruire l’intérieur, tâcher d’écrire. Il n’y a plus rien à agir.
Au crépuscule le vent maigre froisse les feuilles restantes. Les plantes entrent en résistance.
Un arrosoir (d’eau récupérée des douches et des lavages) tâchent de sursoir à la mort de : sauge ornementale, jasmin d’hiver, rosiers, verveine, glycine jeune (quatre ans, elle souffre chaque matin sur le mur pourtant orienté est). On parle aux plantes, chaque soir, on les encourage.
On souffre avec elles, de tous nos corps désassemblés.
*
Disséminées dans les forêts des taches brunes.
Des chênes devenus bruns dès juillet.
Aujourd’hui en août on compte les morts.
Des chênes verts devenus bruns.
Une littérature inopérante. Et la peur toute nue sur le corps lisse et glauque de la rivière.
Les chênes bruns abasourdis, étonnés d’être mourants, quand les SUV climatisés traversent les campagnes en touristes purs.
Les amis partent à la montagne, quêtant fraîcheur et silence. Une paix facultative s’octroie une fraîcheur de maison fermée sur ses pierres, tâche d’immobiliser la pénombre de volets clos.
Les chênes n’ont pas de mot. Ils lancent la sécheresse à la face du ciel.
L’herbe est devenue tellement jaune qu’elle n’est plus herbe, disparaît en poussière. La rivière coule telle princesse déchue.
Les médias additionnent les incendies.
Les touristes tarifient les campagnes.
On soustrait le temps inadéquat. Les poules gloussent dans le poulailler dégarni (il a fallu remettre en place deux tuiles sur les chevrons de châtaignier totalement anachroniques).
La canicule instinctive déplie ses ailes. Les plantes végètent. Les oiseaux juste nés sortent trop tôt des nids, étouffant, se jettent à terre et finissent dans la gueule des chats.
Il faudra bien que le corps de la rivière tombe plus bas.
Elle coulant sans visage, avec les peupliers et les histoires et les galets.
Les martinets tournoient parmi les ciels trop bleus.
La vigilance des chênes est un spectacle postmoderne.
Les chênes bruns ont un langage de sécheresse. Les livres de poésie célébrant la nature me tombent des mains.
J’ai traversé un demi-siècle aveugle, la littérature s’est défenestrée dans l’illusion.
Les chênes bruns. Ce n’est pas l’automne qui s’installe sur le monde mais l’incompétence des hommes.
De canicule en canicule l’été morbide incante les rivières.
Les nuits surplombent de fausses fraîcheurs ramifiées d’obscurité pleine, et au matin les oiseaux raturent l’espace inouï respirant avec le sol qui crisse de sécheresse à chaque pas (feuilles mortes, herbe-paille, branches excédées)
Les apprentis-sorciers n’envisagent pas d’éteindre leurs facultés transitoires. Entre parkings et intransigeance rien ne change sur les mondes bitumés, si ce n’est la température extraordinaire de l’inconscience.
J’ai mangé de ce monde, j’ai participé de cette croissance et des supermarchés auréolés de néons. J’ai été biberonnée de cette facilité fascinante. Et la campagne ne m’en a pas voulu.
Seuls les travaux sont arrêtés, et le visage des apocalypses est simplement elliptique, raisonnable et contemporain.
La nouvelle propriétaire de l’ancien café du village fermé depuis soixante-dix ans fait construire une piscine et aménager des gîtes pour un futur Airbnb.
Les femmes ont des robes d’été resplendissantes. C’est tellement simple.
Vers dix heures du matin il faut fermer fenêtres et volets. Eté claquemuré. Un silence insurmontable dévie la chaleur hors les murs.
Il n’y a plus de potager. Juste herbe émiettée. La science-fiction nous dépasse.
Les chênes bruns ne nous regardent pas, ils ne sont pas personnifiés par le poème, juste leurs racines puisent la dernière eau dans la terre-poussière.
Le supermarché est une drogue dure.
De loin en loin les forêts interpellent, ne crient pas.
Le calcaire est une vision de second millénaire, la terre grise d’après consumérisme.
Les belles de nuit s’obstinent. La lavande est si odorante que les martinets s’effraient. La sauge se dessèche par ses extrémités, tâche de sauver les meubles. La souffrance est la nôtre, enfants de la fin de sixties, comblés de matérialité éphémère.
Toutes les crises humaines déploient des avenirs interrogatifs. Les sols épuisés blessent mes mots. Dans le ciel aucune idée, juste de l’hubris. Et une désorganisation planétaire.
*
La chaleur baptise le monde.
La langue de la rivière se coule entre frémissements argentés et embouchure froide.
Avec le calcaire on ne triche pas.
La rivière appelle les corps d’été. Les collines rousses s’accélèrent.
La terre sèche froisse les pieds et les feuilles du tilleul du figuier se recroquevillent. On ne sait quel arbuste survivra. On compte les possibilités. On additionne les canicules brisées de vents.
*
Les terres crépitent, feux d’artifice du 14 juillet interdits d’avance, chronique d’un été dirait Rouch, chronique non pas sociale mais naturelle d’une sécheresse annoncée.
Chronique, chronos, temps météorologique.
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Alerte rouge.
Cigales seules vivantes dans les après-midis.
Villages désertés.
Les vivants se terrent.
Les travailleurs et les animaux souffrent.
Chats amaigris, haletants, se creusant des tanières dans la terre, comme redevenir souterrain pour survivre.
Echapper au soleil.
Bientôt l’urgence se liquéfiera d’elle-même. 50 degrés en Inde. Un tiers des Américains sous canicule.
Vignes et lavandes. Alignement. Lignes droites. Parallélismes. Abricotiers sans fruit. Terre si dure, si seule.
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Une plume de chaleur a survolé la France début juin.
Un dôme de chaleur est un vocabulaire scientifique/poétique.
Les plantes sont déjà sèches, ont déjà grillé toute leur capacité à être sève. Feuilles mortes sur la rivière flottantes.
Les politiques se préoccupent de gagner les législatives, mais de cela ne parlent pas.
Génération don’t look up.
Génération géo-prolétaire.
La respiration du bitume déconstruit l’avenir.
Les records de température battus les uns après les autres, pour la mi-juin les villes alignent les chiffres.
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La respiration brûlante du bitume est une inadéquation thermique.
Les courgettes petites pourrissent non fécondées.
Rien n’a encore donné. Impossible de démarier basilic et poivrons et aubergines, la fragilisation des racines auraient raison de la dernière énergie de la plante.
Les guêpes piquent plus souvent, les insectes crépitent, stressés et intransigeants.
La perturbation des cycles de vie s’oriente vers l’inachèvement des perspectives.
Fin des travaux. Attente des orages et des miracles. Ce sera quitte ou double.
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C’est acquis. Travaux arrêtés, puits à sec, deuxième canicule.
Deux livres. Et si l’effondrement avait déjà eu lieu, Roland Gori, 2020, et L’année du jardinier, Karel Capek, 1929.
Pour voir la différence un siècle plus tard.
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Les apprentis-sorciers ont envisagé d’éteindre leurs facultés transitoires.
Entre parkings et intransigeance rien ne change sur les mondes bitumés, si ce n’est la température extraordinaire de l’inconscience.
On a mangé de ce monde, on a participé de cette croissance et des supermarchés auréolés de néons. On a été biberonné de cette facilité fascinante.
Et la campagne n’est pas rancunière.
Seuls les travaux sont arrêtés, et le visage des apocalypses est simplement elliptique, raisonnable et contemporain.
Les travaux et les jours et les loisirs (version second millénaire)
Anne Barbusse



