
Il suffit aujourd’hui d’une phrase mal placée. D’un vote, d’un livre posé sur une table, d’un silence parfois. Aussitôt, la machine s’emballe. Vous voilà rangé, tamponné, archivé. Progressiste, réactionnaire. Populiste, mondialiste. Bourgeois, prolétaire. Le casier idéologique remplace peu à peu l’état civil.
L’assignation est devenue un réflexe. Non pour comprendre mais pour simplifier. Une fois l’étiquette collée, il n’est plus nécessaire d’écouter. On ne discute plus avec un homme, on consulte un dossier.
Le phénomène dépasse largement la politique. Les algorithmes raisonnent comme les militants. Ils recommandent des livres, des films, des idées, bientôt des amis. Ils anticipent nos goûts, calculent nos désirs, dessinent notre profil. Le citoyen idéal ressemble de plus en plus à un formulaire administratif : aucune rature, aucune contradiction, toutes les cases dûment cochées.
Witold Gombrowicz avait pressenti ce glissement. Il appelait cela la Forme. Nous croyons construire notre identité ; bien souvent, c’est le regard des autres qui la construit à notre place. Il suffit d’être défini pour finir par jouer le rôle qu’on nous attribue. Toute son œuvre est une insurrection contre cette prison invisible. Rien ne lui paraissait plus dangereux qu’un homme devenu conforme à l’image que les autres avaient dessinée de lui.
Le territoire du roman n’a jamais été celui des certitudes mais des êtres qui débordent. Milan Kundera voyait dans le roman le dernier espace où les questions survivent aux réponses. Les idéologies distribuent des verdicts ; les romanciers les dérangent. Emma Bovary est à la fois victime et coupable. Bardamu est lâche autant que visionnaire. Raskolnikov est un assassin qui oblige le lecteur à suspendre son jugement. Les grands personnages échappent toujours aux catégories qui prétendent les enfermer.
Les écrivains eux-mêmes furent souvent les premiers réfractaires aux assignations. Bernanos, catholique et monarchiste, dénonçant Franco contre son propre camp. Orwell, socialiste, démontant les mécanismes du totalitarisme soviétique quand tant d’intellectuels préféraient se taire. Pasolini, marxiste, homosexuel, chrétien, antimoderne, irrécupérable. Camus refusant de choisir entre la justice abstraite et les hommes de chair. Tous eurent un point commun : ils déçurent les leurs avant de convaincre les autres.
Patrice Jean le rappelle avec constance : la littérature cesse d’être une aventure lorsqu’elle devient un instrument de moralisation. Le romancier n’est ni un procureur ni un commissaire politique. Son métier consiste à épaissir le réel, à rendre aux êtres leurs contradictions, leurs revirements, leurs angles morts.
Cette suspicion ne s’exerce plus seulement sur les écrivains, mais jusque sur leurs personnages. Explorer la conscience d’un meurtrier, d’un fanatique, d’un salaud ou d’un lâche expose désormais l’auteur à une question qui aurait paru étrangère à Flaubert, Dostoïevski ou Faulkner : partage-t-il les idées ou les actes de celui qu’il met en scène ? Comme si comprendre revenait nécessairement à justifier. Comme si la littérature devait désormais présenter un certificat de bonne conduite avant d’avoir le droit de poser une question.
La nouveauté n’est pas la censure. Elle est plus sournoise. Nous ne censurons plus d’abord les idées ; nous distribuons des identités. Nous jugeons les œuvres à l’aune des personnes, les personnages à l’aune des auteurs, les auteurs à l’aune des réactions qu’ils pourraient susciter. La littérature devient un exercice d’anticipation judiciaire.
Montaigne écrivait : « Je ne peins pas l’être. Je peins le passage. » Cette phrase demeure une leçon de liberté. Un homme déborde toujours le verdict prononcé sur lui. Il en va de même des personnages.
La littérature ne fabrique pas des identités. Elle ouvre des abîmes où les identités cessent d’être suffisantes.
Grégory Rateau
Note de l’auteur : Ces réflexions accompagnent également l’écriture de mon prochain roman, L’Homme d’en dessous (Nouvelle Marge, septembre 2026), qui explore la conscience d’un homme en rupture avec le monde.




