
J’ai un problème avec mon téléphone. Pas un problème technique comme peuvent en avoir les gars de mon âge. J’ai presque cinquante ans. Les futurs néo-quinquas, comme je nous appelle, on peut avoir des difficultés basiques. Des petits pépins qui nous empoisonnent la vie, comme ajouter une photo à un contact, transférer ses fichiers lourds sur le cloud (je n’ai jamais compris ce concept de nuage, personnellement, mais bon, ce n’est pas le sujet), ou pire : si l’envie folle de changer de téléphone nous prend, faire migrer la mémoire de l’appareil A vers l’appareil B, sans câble physique et bien réel. Du Shadow AirDrop ! Formidable…
Pour ce genre de problème, les plus chanceux d’entre nous ont leurs enfants. Ils ont la vingtaine, ils nous dépannent en deux clics d’un air dédaigneux et suffisant. Mais c’est un juste retour des choses, si l’on considère notre propre attitude vis-à-vis de nos parents, qui ne pigeaient pas un mot de verlan, ces vieux relous !
Non, le problème que je rencontre avec mon téléphone est différent cette fois. Et mon fils, aussi gentil et chébran soit-il, ne peut rien pour moi.
Je pense que mon téléphone cherche à me polariser.
J’en suis même convaincu. Il sait tout de moi. Il sait que je suis grand, célibataire, néo-quinqua, d’origine maghrébine, écologiste dans l’âme et plutôt de gauche en politique.
Tout a commencé à la création de mon compte Facebook. J’ai fini par me lancer sur ce réseau social à des fins de promotion littéraire. Il me fallait de la visibilité. Et j’ai bien eu ce que je cherchais. Les algorithmes m’ont repéré tout de suite ! Et là, le profilage de mon être a débuté.
J’ai commencé à recevoir des informations que je n’avais pas demandées, toutes plus neutres et insignifiantes les unes que les autres. Je ne le savais pas encore, mais à ce moment-là, mon téléphone me scannait. Il me proposait tantôt un peu de foot, tantôt quelques bimbos sulfureuses en bikini qui, selon lui, habitaient près de chez moi. Un village de trois mille âmes, autant vous dire que je les aurais remarqués… Bref.
Du foot, des filles… J’en ai conclu que la première chose que mon téléphone avait identifiée chez moi, c’était mon genre.
Puis il est passé à des contenus plus orientés. Un peu de politique, quelques humoristes de gauche, puis de droite (oui, oui, ça existe), de la cuisine française, chinoise, orientale… Le profilage continuait, insidieusement. Et moi, naïvement, je continuais de scroller pour m’occuper. Et de plus en plus. Mon téléphone me suivait partout, dans les infimes méandres de ma disponibilité cérébrale. En d’autres termes, j’allais aux toilettes avec.
Je ne le savais pas, mais il analysait la moindre microseconde passée sur une vidéo (un Reel, en langage Meta), la moindre hésitation avant de passer à la suivante, les allers-retours de mon pouce gauche sur l’écran tactile : rien ne lui échappait. Et s’il comprenait qu’un sujet retenait un peu plus mon attention, j’avais droit à du rab. Mon téléphone connaissait parfaitement le fonctionnement hormonal de mon cerveau, mais il maitrisait aussi sur le bout des doigts (sans mauvais jeu de mots) le cycle psychologique de la récompense chez les primates dits supérieurs de l’ordre des Homo sapiens sapiens. Quel talent !
Très vite, je me suis retrouvé submergé par des Reels finement choisis par Honor 400 (c’est son nom. Il en mérite bien un, vu son niveau de performance intellectuelle) : de la cuisine italienne et orientale, et rien d’autre. Du taekwondo, et rien d’autre. Des discours de députés LFI, et rien d’autre. Des humoristes tous racisés et de gauche, et aucun autre. Des vidéos relatives aux années 80 (objets vintages, génériques de vieilles séries américaines, extraits de dessins animés de mon enfance) pour flatter ma nostalgie. Les bimbos, quant à elles, avaient presque toutes disparues et avaient visiblement quitté le village.
Mon cerveau était aux anges. Il vivait dans un monde idéal dans lequel tout ce qui ne lui convenait pas n’existait plus.
Il se faisait polariser !
Les autres cuisines n’existaient plus : elles ne m’étaient même plus proposées. Je n’avais plus accès à aucun échange politique contradictoire ; ne connaissant plus les arguments des gens de droite, naturellement, pour moi, ils étaient forcément devenus des cons.
J’allais paisiblement rester un vieux gaucho-écologiste, nostalgique de son enfance, enfermé par son téléphone qui, par gentillesse, lui envoyait quand même quelques jolies blondes pour lui faire plaisir dans sa captivité.
Mais alors, me direz-vous, maintenant que tu as identifié le problème, comment comptes-tu le résoudre ?
Il est vrai que j’ai eu l’impression d’avoir fait le plus dur en réalisant ce que Honor 400 faisait de moi et de mon cerveau de sapiens sapiens. En passant de la télévision à mon smartphone, je ne laissais plus de place à d’autres choses, celles que j’aimais moins. Plus de débats interminables entre deux politiciens barbants, aux cheveux gominés, avec de la poussière sous les aisselles ; plus de chansons de Sardou ; plus de Thierry Le Luron ; plus de recettes de Maïté…
Honor 400 m’avait débarrassé de toutes ces contrariétés intellectuelles.
Un habitat parfaitement adapté à mon espèce. Darwin aurait applaudi.
Je n’avais plus le choix. J’ai hésité quand même. Trois secondes. Le temps qu’il me propose un dernier Reel : un imam qui explique pourquoi le taekwondo est halal. Le dernier clou du cercueil. J’ai fermé mon compte et j’ai décidé de remettre des magazines dans mes toilettes. Eux ont un avantage : on tombe aussi sur des articles qui ne nous intéressent pas.
Le premier que j’ai ouvert parlait de pêche à la carpe. Je n’y connais rien. J’ai adoré.
Abdel Chougui




