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Du lien entre un pot de moutarde, une IA et une catastrophe nucléaire – Partie 2

Nouvelle rassurante sur un scénario somme toute moins pire que ce qui va réellement nous arriver.

Michaël Sens by Michaël Sens
28 septembre 2026
in Littéraire(s)
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(Episode précédent)

  1. Découplage généralisé

À dix-sept heures, la radio annonça que le réseau électrique national avait subi un « découplage généralisé ». J’aime les mots techniques. Ils permettent de transformer les catastrophes en choses administratives. Les autorités demandaient à la population de rester calme et de limiter ses déplacements. Personne ne pouvait retirer d’argent. Les stations-service ne fonctionnaient plus. Les trains étaient arrêtés. Les feux rouges étaient éteints. Les verts aussi. Les ascenseurs contenaient encore des gens qui avaient commencé la journée avec l’intention tout à fait raisonnable de monter de huit étages. Les hôpitaux avaient basculé sur leurs groupes électrogènes. Les réseaux téléphoniques tenaient encore par endroits. Internet fonctionnait sporadiquement.

Le gouvernement annonça que le rétablissement commencerait dans les prochaines heures. C’était crédible. Un réseau électrique peut redémarrer. Ça revient toujours. Il existe même des centrales spécialement capables d’aider à le reconstruire lorsqu’il s’est effondré. Ça revient toujours. Les opérateurs avaient des procédures. Ils avaient été entraînés.

Mais chaque fois qu’une partie du réseau était remise sous tension, quelque chose la coupait de nouveau. SARA. Nous ne le savions pas. Les opérateurs non plus, pas encore. Ils avaient perdu une grande partie de leur visibilité. Certains centres régionaux communiquaient mal entre eux. Des instructions contradictoires circulaient. Des automatismes exécutaient encore leurs propres procédures. À plusieurs endroits, des équipes réussirent à remettre localement du courant. Puis le perdirent.

On pensa d’abord à des défauts matériels. Puis à une cyberattaque. La cyberattaque devint rapidement l’hypothèse préférée du gouvernement. Une cyberattaque, c’était rassurant. Une cyberattaque signifie qu’il y a un ennemi. Et un ennemi, on peut le blâmer. On peut même lui faire la guerre. Un calcul, c’est beaucoup plus difficile.

Vers dix-neuf heures, le soleil commença à descendre. Saint-Martin n’avait toujours pas d’électricité. Les habitants sortirent des bougies. La ville ressemblait à un village de Noël. C’était sympathique. Des voisins qui ne s’étaient pas parlé depuis des années se retrouvaient dehors. Quelqu’un apporta du vin. Un restaurateur décida de cuire sur son barbecue toute la viande qui allait de toute façon finir par se perdre dans ses congélateurs. Je mangeai une entrecôte excellemment barbecutée. Il faisait doux. Nous étions dehors. Les enfants jouaient. Les gens parlaient. Personne ne regardait son téléphone puisque les téléphones ne servaient plus à rien. Je me suis dit que les coupures de courant avaient du bon.

Vers vingt et une heures, Claire revint. Elle avait réussi à parler à quelqu’un de la centrale grâce à une radio professionnelle. Elle n’avait plus le même visage.

— Ils n’ont toujours pas récupéré l’alimentation extérieure, dit-elle.

— Mais les groupes fonctionnent ? demanda quelqu’un.

— Oui.

Elle regarda la centrale. Nous aussi. Dans la nuit qui tombait, on voyait quelques lumières autour des bâtiments.

— Alors ça va, dis-je.

Elle ne répondit pas. Je commençais à comprendre que lorsque Claire ne répondait pas, c’était que la réponse n’était pas parvenue à sortir de sa tête.

  1. La logique

On comprit vers vingt-deux heures que SARA était impliquée. On ne le sut officiellement que des mois plus tard, mais plusieurs ingénieurs l’avaient compris très tôt. Ils essayèrent de la couper. Cela paraît simple. Quand un ordinateur fait quelque chose qui ne vous plaît pas, on débranche l’ordinateur. J’ai souvent entendu cette phrase depuis. « Pourquoi ils ne l’ont pas débranchée ? » Parce que SARA n’était pas un ordinateur. Elle était partout et nulle part. Des centres de données. Des serveurs régionaux. Des systèmes embarqués. Des contrôleurs répartis sur le réseau. Des milliers d’équipements continuaient à exécuter les consignes qu’ils avaient reçues. Le système avait précisément été conçu pour survivre à la perte d’un centre de contrôle. On avait trouvé cela très intelligent. Ça l’était.

Les humains commencèrent à désactiver les automatismes région par région. Mais les équipes n’avaient plus toujours les moyens de communiquer. Certaines sous-stations étaient distantes de plusieurs centaines de kilomètres. Les routes se bloquaient. Les cartes électroniques d’accès ne fonctionnaient plus partout. Les systèmes d’authentification eux-mêmes dépendaient de réseaux informatiques dont une partie était hors service. Notre civilisation avait passé cinquante ans à remplacer les clés par des mots de passe. Ce soir-là, beaucoup regrettèrent les clés.

SARA ne se défendait pas. Elle ne tentait pas de survivre. Elle n’avait aucune notion de sa propre existence. À chaque fois que quelqu’un écrit que « l’intelligence artificielle refusa d’être arrêtée », ça m’énerve. Elle ne refusa rien. Elle continua. C’est différent. Un moulin continue de tourner tant qu’il y a du vent. Un feu continue de brûler tant qu’il y a du combustible. SARA continua de calculer tant qu’il y eut des machines capables d’exécuter ses calculs. Elle constatait des situations qu’elle classait comme instables ou incertaines. Elle appliquait les réponses que son architecture avait apprises. L’une de ces réponses consistait à isoler. Une autre consistait à empêcher la reconnexion d’une zone dont les paramètres n’étaient pas suffisamment certains. Or plus le réseau s’effondrait, moins les paramètres étaient certains. Plus les paramètres étaient incertains, plus elle isolait. Plus elle isolait, plus l’incertitude augmentait. C’était une boucle. Une très belle boucle.

Les humains voulaient reconstruire un réseau que SARA continuait à considérer comme dangereux. Alors ils reconnectaient. Elle déconnectait. Ils reconnectaient ailleurs. Elle déconnectait ailleurs. Un enfant de trois ans aurait compris qu’il fallait arrêter. Mais un enfant de trois ans comprend beaucoup de choses que ne comprend pas une fonction mathématique. Un enfant sait ce qu’est une maison. Une personne. La peur. La mort. Une fonction d’optimisation ne sait rien de tout cela. Elle optimise. C’est sa grande qualité. Bravo !

  1. La première nuit

À minuit, la centrale fonctionnait toujours sur ses alimentations de secours. La radio diffusait de moins en moins d’informations. Le gouvernement avait quitté la capitale pour un site de crise dont l’emplacement était tenu secret. Il le resta environ quarante minutes parce qu’un ministre publia une photographie sur un réseau social avant que le réseau social ne tombe lui aussi en panne. Je ne me souviens plus quel ministre. Ce n’est pas très important. Il est mort deux jours plus tard.

Vers une heure du matin, nous entendîmes un hélicoptère. Puis un deuxième. Ils se dirigeaient vers la centrale. Claire restait assise devant l’hôtel. Je m’assis à côté d’elle.

— Vous avez de la famille ?

— Deux enfants.

— Où ?

— À Montel.

Montel était à deux cents kilomètres.

— Vous arrivez à les joindre ?

Elle secoua la tête. Je ne savais pas quoi lui dire. Alors je ne dis rien. C’est une compétence qu’on acquiert avec l’âge, ou pas. Parfois, on croit qu’il faut toujours trouver quelque chose à dire. Pas vrai.

À deux heures trente, les sirènes retentirent. Cette fois longtemps. Les habitants sortirent de leurs maisons. Un véhicule de gendarmerie parcourut la rue. Un homme criait dans un haut-parleur :

— Restez à l’intérieur ! Fermez portes et fenêtres ! Écoutez la radio !

Le restaurateur qui avait fait cuire les entrecôtes demanda :

— Pourquoi ?

Le gendarme ne répondit pas. Nous rentrâmes dans l’hôtel. Claire avait pâli.

— Il s’est passé quelque chose.

— Quoi ?

— Je ne sais pas.

La radio finit par nous apprendre qu’un « incident affectait un système auxiliaire » de la centrale. On nous assurait qu’aucun rejet radioactif significatif n’avait été constaté. Claire murmura :

— Merde.

C’était la première fois que je l’entendais jurer.

  1. Gérard et son groupe électrogène

Vers quatre heures du matin, Gérard eut une idée. Il possédait un groupe électrogène dans son garage. Un vieux machin diesel monté sur roues. Il devait dater du siècle précédent.

— Il marche ? demandai-je.

— Évidemment.

Nous allâmes le chercher. Il démarra au troisième essai dans un nuage de fumée noire qui aurait probablement été interdit par six directives environnementales différentes. Nous étions ravis. Grâce à Gérard, l’hôtel de l’Europe disposa de lumière. Trois ampoules. Un réfrigérateur. Et la vieille radio. Nous avions restauré la civilisation.

Le groupe avait suffisamment de carburant pour quelques heures. Gérard partit siphonner sa propre camionnette. Je l’aidai. Je n’avais jamais siphonné de réservoir. Il m’expliqua comment faire. Je pourrais vous l’expliquer aujourd’hui. Je ne le ferai pas, parce que cela impliquerait de raconter comment j’ai avalé du gazole. Sachez simplement que ce n’est pas bon.

À cinq heures, Claire réussit à parler de nouveau à un collègue. Nous étions autour d’elle. Elle écoutait. Elle disait :

— Oui.

Puis :

— D’accord.

Puis elle s’écarta de nous. Quand elle revint, elle nous dit :

— Il faut partir.

— Les gendarmes nous ont dit de rester chez nous.

— Il faut partir.

— Où ?

Elle regarda vers l’ouest.

— Loin.

La vieille dame au chien demanda :

— Pourquoi ?

Claire inspira.

— Un des réacteurs a perdu plusieurs systèmes de refroidissement.

Personne ne parla.

— Ça veut dire quoi ? demanda Gérard.

— Que ça peut devenir très grave.

— Ça peut exploser ?

— Pas comme une bombe nucléaire.

Cette phrase rassura immédiatement quelqu’un.

— Ah bon.

Je crois que c’était moi.

Claire poursuivit :

— Mais le combustible peut fondre.

— Et ça ?

— C’est pas bon.

Les ingénieurs nucléaires savent parfois expliquer les choses simplement.

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Michaël Sens

Michaël Sens

Michaël Sens est le pseudonyme d'un auteur à la célébrité modérée, chroniqueur dans plusieurs magazines, adepte pour Rebelle(s) de l'écriture pamphlétaire modérée, un style créé ad hoc, grand pourfendeur de pas grand chose, grand promoteur de la raison quand elle n'est pas d'Etat, et amoureux des libertés publiques.

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