
Je parle à mon intelligence artificielle (IA).
Je lui raconte mes problèmes. Je lui demande de relire une lettre un peu touchy. Je lui soumets un contrat. Je lui explique ce qui ne va pas avec mon boss. Je lui parle de mes symptômes. Je lui demande ce qu’elle pense du comportement de ma femme, de mon mari, de mes enfants ou de mon banquier. Je lui donne parfois un document confidentiel parce que, franchement, c’est tellement pratique. Et puis je lui demande de m’expliquer mes droits, de rédiger une plainte, d’analyser mon bilan sanguin ou de me dire si mon collègue essaie de me rouler dans la farine.
Après tout, je suis seul devant mon écran.
Seul ?
Bof, pas vraiment.
Car ChatGPT, Claude, Gemini, Copilot, Mistral et leurs cousins donnent une impression très particulière d’intimité. Il n’y a personne en face de nous. Pas de regard, pas de jugement perceptible, pas de petit sourire lorsque nous posons une question idiote. La machine répond avec une politesse admirable et, contrairement à certains de nos proches, elle ne semble jamais fatiguée de nous écouter et de nous donner raison.
On finit donc par lui parler comme à un confident.
Mais un confident qui n’est tenu par aucun secret professionnel.
La conversation privée qui ne l’est pas
Commençons par une évidence technique que l’on oublie facilement : une conversation avec une intelligence artificielle en ligne n’est généralement pas une conversation chiffrée de bout en bout comme peut l’être un échange sur certaines messageries (WhatsApp, Signal, etc.).
Votre texte doit arriver sur les serveurs du fournisseur. Il doit y être traité pour que le modèle puisse vous répondre. Il peut également passer par des systèmes chargés de détecter les fraudes, les tentatives d’attaque informatique, les contenus interdits ou les comportements considérés comme dangereux.
Cela ne signifie évidemment pas qu’un employé d’OpenAI se précipite chaque matin sur votre conversation de la veille avec ChatGPT en buvant son café.
Mais cela signifie qu’en pratique, l’entreprise qui fournit le service possède la capacité technique de traiter ce que vous écrivez.
Et c’est une différence importante.
Anthropic, la société qui développe Claude, explique par exemple que ses employés ne peuvent pas, par défaut, accéder aux conversations des utilisateurs. Très bien. Mais elle précise immédiatement qu’en cas de nécessité liée au respect de ses règles d’utilisation, des membres désignés de son équipe Trust & Safety peuvent y accéder, selon le principe du « besoin d’en connaître ».
Donc personne ne lit vos conversations. Sauf quand quelqu’un les lit.
Le bouton magique : « Ne pas entraîner le modèle »
Depuis quelque temps, les grands fournisseurs d’intelligence artificielle ont compris que leurs utilisateurs tenaient à leur vie privée. Ils nous offrent donc des boutons rassurants permettant, selon les cas, d’empêcher que nos conversations servent à entraîner leurs futurs modèles.
Si vous demandez à ChatGPT de ne pas utiliser vos conversations pour améliorer ses modèles, OpenAI indique qu’elles ne seront plus utilisées à cette fin. Un « Temporary Chat » n’est pas non plus utilisé pour l’entraînement et est normalement supprimé dans les trente jours.
Cela ne signifie pas pour autant qu’OpenAI devient techniquement aveugle à son contenu.
Sa politique européenne prévoit explicitement que les contenus peuvent être surveillés afin de prévenir les fraudes, les activités illégales et les usages abusifs. Certaines données peuvent également être conservées plus longtemps pour des raisons de sécurité ou lorsque le droit l’exige.
Et c’est probablement la distinction la plus importante à retenir : refuser l’entraînement n’est pas refuser l’analyse.
On peut dire : « Je ne veux pas que ma conversation serve à fabriquer GPT-7 » tout en utilisant un service dans lequel des systèmes automatiques continuent d’analyser cette même conversation pour savoir si l’on prépare une escroquerie, une attaque informatique ou quelque autre activité interdite.
Ce n’est d’ailleurs pas propre à OpenAI.
Mistral prévoit lui aussi explicitement la « moderation and abuse monitoring » des entrées et sorties de ses utilisateurs.
Google préfère vous prévenir
Google a au moins le mérite d’être assez peu romantique sur le sujet.
Pour Gemini, l’entreprise indique qu’une partie des conversations peut être examinée par des réviseurs humains, y compris des prestataires spécialement formés. Elle conseille même de ne pas saisir d’informations confidentielles que l’on ne voudrait pas qu’un réviseur puisse voir.
Difficile de faire beaucoup plus clair.
Les conversations examinées par des humains peuvent en outre être conservées jusqu’à trois ans, dissociées du compte Google. Et même lorsque l’utilisateur désactive la conservation de son activité ou utilise une conversation temporaire, Google conserve les échanges pendant 72 heures et précise qu’ils peuvent encore être utilisés pour protéger Google, ses utilisateurs et le public, y compris avec l’aide de réviseurs humains.
Vous pouvez donc avoir supprimé la conversation de votre historique alors qu’une copie liée à un processus de contrôle continue d’exister ailleurs.
Votre corbeille n’est pas nécessairement la leur.
Et chez Claude, sept ans peuvent passer très vite
Chez Anthropic (Claude) une conversation supprimée par l’utilisateur doit normalement disparaître de ses systèmes dans les trente jours.
Mais si un prompt est signalé par ses systèmes de sécurité comme susceptible de violer sa politique d’utilisation, Anthropic indique pouvoir conserver les entrées et sorties concernées pendant deux ans.
Et les scores attribués par ses systèmes de classification de sécurité ?
Jusqu’à sept ans.
Sept ans, c’est long.
On peut divorcer, se remarier, changer de métier, de parti politique, de religion, d’opinion sur l’ananas dans la pizza et avoir complètement oublié la question stupide posée à Claude un mardi soir de 2026.
Le classificateur, lui, peut encore s’en souvenir.
Mais comment savent-ils ce que font les méchants ?
Cette question a pris une dimension nouvelle en septembre 2026 lorsque Anthropic a publié un impressionnant rapport sur les usages malveillants de Claude.
L’entreprise y raconte avoir identifié et démantelé différentes opérations : cyberattaques, escroqueries, activités de surveillance, opérations d’influence, tentatives d’utilisation militaire ou biologique de l’IA.
Parmi elles figurent des systèmes destinés à identifier et surveiller des dissidents.
Anthropic explique très naturellement avoir observé des comportements, relié des comptes entre eux, analysé des usages et identifié des opérations organisées. Son équipe de Threat Intelligence enquête précisément sur ce genre d’activités.
Fort bien.
Dans ces cas-là, nous sommes plutôt contents qu’elle l’ait fait.
Mais il faut tout de même regarder quelques secondes l’autre côté de la médaille.
Pour qu’une entreprise soit capable de découvrir qu’un groupe utilise son intelligence artificielle afin d’organiser une opération de surveillance ou de propagande, il faut qu’elle possède des moyens de détecter ce qui se passe sur sa plateforme.
Autrement dit, l’intelligence artificielle n’est pas seulement un outil extraordinaire permettant aux États, entreprises, militants, criminels, journalistes, étudiants et citoyens de faire des choses qu’ils ne faisaient pas auparavant.
Les entreprises qui contrôlent ces intelligences artificielles sont également devenues des postes d’observation assez extraordinaires sur ce que nous cherchons à faire avec elles.
C’est nouveau.
Vous ne savez même pas toujours à qui vous parlez
Le même rapport d’Anthropic contient d’ailleurs une autre histoire assez fabuleuse.
L’entreprise affirme avoir découvert que plusieurs acteurs chinois de l’intelligence artificielle avaient transmis à Claude des conversations initialement tenues par leurs propres utilisateurs avec d’autres modèles, afin notamment d’utiliser les réponses de Claude pour améliorer leurs systèmes.
Selon Anthropic, certaines de ces conversations contenaient des noms, des adresses électroniques, des informations internes d’entreprises et même des identifiants d’accès sensibles. Dans certains cas, des utilisateurs pensaient s’adresser à un modèle donné alors que leur requête était en réalité relayée vers Claude.
Voilà qui ajoute un étage à la fusée.
Nous étions déjà en train de nous demander si l’entreprise à laquelle nous parlions pouvait lire nos données.
Il faut parfois se demander si nous savons seulement à quelle entreprise nous parlons.
Les routeurs de modèles, services intermédiaires, applications incorporant une intelligence artificielle et autres outils proposant d’accéder à plusieurs modèles peuvent faire circuler les informations dans des infrastructures que l’utilisateur ne voit absolument pas.
Le petit champ blanc dans lequel vous écrivez « voici le contrat confidentiel de mon entreprise, peux-tu me dire ce que tu en penses ? » peut cacher beaucoup de tuyauterie. Et dans la tuyauterie, parfois, il y a du monde.
Heureusement, nous avons le RGPD
Nous sommes Européens. Nous avons donc le RGPD (Règlement Général pour la Protection des Données).
Le RGPD est un objet curieux. Il est à la fois extraordinairement agaçant lorsqu’un site Internet vous demande pour la huit millième fois si vous acceptez les cookies, et extraordinairement utile lorsque quelqu’un envisage de construire une base de données avec votre vie entière.
Les entreprises d’intelligence artificielle opérant en Europe ne peuvent pas simplement faire ce qu’elles veulent de nos conversations parce qu’elles ont réussi à les récupérer.
Elles doivent avoir une base juridique pour leurs traitements, informer les utilisateurs, limiter les données recueillies et leur durée de conservation, respecter les finalités annoncées et permettre l’exercice d’un certain nombre de droits.
L’« intérêt légitime », souvent invoqué pour la sécurité et la prévention des abus, n’est pas un joker permettant de faire n’importe quoi. Le Comité européen de la protection des données rappelle qu’il nécessite une appréciation au cas par cas et une mise en balance entre l’intérêt poursuivi et les droits des personnes concernées.
Et certaines informations sont encore davantage protégées.
Les opinions politiques, les convictions religieuses ou philosophiques, les données de santé, l’orientation sexuelle et plusieurs autres catégories de données bénéficient des protections supplémentaires de l’article 9 du RGPD. Leur traitement est en principe interdit, sauf exceptions prévues par le règlement.
Mais un règlement est un garde-fou, pas un cadenas.
Alors, privées ou pas privées ?
La réponse dépend finalement de ce que nous entendons par « privé ».
Vos conversations avec une intelligence artificielle ne sont évidemment pas publiées automatiquement sur Internet (sauf quand elles le sont, ce qui est arrivé récemment avec Claude, ChatGPT et Grok, qui ont invoqué une brèche supposément corrigée aujourd’hui).
Elles peuvent, selon votre fournisseur et vos réglages, ne pas être utilisées pour entraîner ses modèles.
Elles sont généralement protégées contre les accès extérieurs par des mesures de sécurité et du chiffrement.
Mais elles peuvent être traitées automatiquement. Elles peuvent être signalées par des systèmes de sécurité. Elles peuvent être examinées par des personnes autorisées. Certaines peuvent être conservées pour des raisons de sécurité même après que vous avez demandé leur suppression.
Nous sommes en train d’inventer une relation nouvelle dans laquelle nous confions une quantité parfois stupéfiante d’informations personnelles à des machines parce que celles-ci nous donnent psychologiquement l’impression d’une conversation privée.
Le problème n’est peut-être pas que les entreprises d’intelligence artificielle nous espionnent secrètement.
Le problème est plus simple : nous parlons beaucoup plus que nous ne le pensons.
Alors vous continuerez à utiliser l’intelligence artificielle. Probablement tous les jours. Vous lui demanderez de relire vos textes, de contredire vos raisonnements, de trouver ce que vous n’avez pas trouvé, etc.
Mais avant de lui donner un mot de passe, un secret industriel, le dossier médical de Tante Germaine ou les détails de votre prochaine révolution politique, posez-vous désormais une petite question :
Est-ce que je serais à l’aise si quelqu’un d’autre pouvait un jour lire ceci ?
Si la réponse est non, il existe encore une technologie formidable.
Elle est gratuite.
Elle ne nécessite aucune mise à jour.
Et, jusqu’à nouvel ordre, elle fonctionne même sans abonnement.
Elle s’appelle se taire.




