
Vient de paraître aux Éditions Complicités, Le Père-Lachaise surréaliste par Étienne Ruhaud. 326 pages au service des passionnés d’histoire littéraire et artistique, des amateurs de promenades dans les cimetières et des amoureux du Paris insolite. Si le Père-Lachaise est largement représenté en tant que réceptacle des dépouilles et autres cendres des surréalistes, il n’est pas le seul cimetière évoqué. D’autres, dans Paris, hors Paris et même à l’étranger sont passés en revue.
Le Père-Lachaise, personnage principal de l’ouvrage, est le plus grand cimetière parisien intra-muros. Il tient son nom de celui du confesseur de Louis XIV, copropriétaire au titre de la Compagnie de Jésus de la colline où fut décidé au 19ème siècle l’érection d’une nouvelle nécropole. Vertueux à sa façon, le père jésuite retint comme il put le roi dans son ire contre les jansénistes et évita qu’il charge un peu plus la barque des protestants – si l’on peut dire – lors de la révocation de l’édit de Nantes. Le lien entre Port-Royal et l’église d’André Breton est ténu mais réel: le refus des institutions officielles et de la bien-pensance, la grâce saisissant irrésistiblement pour les uns, l’inconscient dictant la pensée pour les autres, le tout dans une incandescence similaire des esprits et des âmes.
Guide pratique pour retrouver les sépultures des personnages ayant de près ou de loin participé aux différents avatars du surréalisme, le livre à la subjectivité assumée mais à l’érudition encyclopédique est expressément non universitaire, développe par le biais de la géographie de leur dernière demeure une histoire des surréalistes. Pour chaque surréaliste, une courte biographie accompagne l’indication de l’emplacement de l’urne, de la tombe ou du mausolée.
Qui trouve-t-on dans cette évocation ? Près de 1400 noms y sont présents. D’André Breton lui-même enterré aux Batignolles à Guillaume Apollinaire inventeur du mot « surréalisme », de Nush et Paul Eluard à Michel Leiris, de Salvador Dali (sépulture à Figueres, Catalogne) à Antonin Artaud exclu du mouvement comme l’auront été Roger Caillois, Robert Desnos, Isidore Isou ou Tristan Tzara. Ceux-ci, parmi nombre d’autres créateurs de génie aussi sûrement condamnés au bûcher par Breton et sa garde rapprochée que pourraient nous paraître aujourd’hui les ennemis fréquemment désignés par les actuels thuriféraires du wokisme, trop souvent missi dominici autoproclamés de Torquemada.
Les inspirateurs et grands anciens ont évidemment leur place : Jérôme Bosch, Gérard de Nerval, Lautréamont, Georges Méliès, Robespierre et même le Père Hugo ou l’alchimiste Nicolas Flamel dont les restes peuvent être recherchés par les férus d’ésotérisme dans les… catacombes.
Les proches des surréalistes sont très présents, à l’instar de Georges Bataille, André Pieyre de Mandiargues et sa compagne Bona Tibertelli de Pisis, Juan Gris, Benjamin Fondane, etc. Même René Daumal est évoqué, lui qui avec ses compagnons du Grand Jeu s’approcha du mouvement puis refusa de se soumettre aux diktats idéologiques : « Prenez garde, André Breton, de figurer plus tard dans les manuels d’histoire littéraire, alors que si nous briguions quelques honneurs, ce serait celui d’être inscrit pour la postérité dans l’histoire des cataclysmes » ou encore : « Vous avez un point de vue ; nous n’en avons pas, nous sommes d’un autre monde. […] Vous continuez à faire des constructions littéraires, nous faisons des expériences de vie. »
Les compagnons de route du surréalisme furent presque aussi nombreux que ceux du parti communiste, mais restèrent à bonne distance, estimant que les bulles fulminantes du pape pouvaient s’avérer un poil sectaires et abrasives…
D’étranges invités ont aussi droit à leurs lignes, comme si les nommer pouvait non pas les sauver de l’oubli intégral mais renforcer encore plus la prégnance des acteurs d’un mouvement artistique auxquels ils s’étaient opposés. Sont ainsi cités Anatole France et Maurice Barrès, ennemis jurés pour avoir soutenu la guerre mondiale (la 1ère) ou encore le préfet Chiappe qui fit interdire des spectacles surréalistes. Sigmund Freud est présent, qui influença fortement Breton, Dali et consorts tout en ayant rejeté ce qu’il pouvait considérer comme les délires de poètes par trop enivrés par les fumées de la moquette. On y trouve aussi le journaliste américain Varian Fry qui sauva des griffes nazies nombre d’artistes et intellectuels – dont Breton, Ernst, etc. Ce héros « Juste parmi les nations » repose à Brooklyn, U.S.A .
La 4e de couverture du livre le dit joliment : « Entre enquête documentaire, promenade poétique et hommage amoureux, cet ouvrage original complète les nombreux guides du Père-Lachaise en y apportant une touche inédite : celle du surréalisme en héritage, des rêves enfouis et des mémoires souterraines ». Le mouvement tellurique a créé de nombreuses rivières qui continuent en effet d’irriguer sans qu’on en ait conscience bien des activités humaines de la création.
Gageons que Le Père-Lachaise surréaliste – dont le titre est à première vue un télescopage surréaliste si l’on ne comprend pas qu’il s’agit du cimetière -, est promis à la postérité, tant cette somme est roborative et remplie d’anecdotes surprenantes ou drolatiques. Étienne Ruhaud nous offre une pépite de taille, cherchant à embrasser avec amour un monde immense, englobant les êtres grâce à une intuition rafraichissante. Contrairement à Breton, Étienne Ruhaud n’exclut personne, il rassemble dans sa mémoire et la nôtre tous nos frères humains qui avant nous auront vécu.


