
Nous marchons
sans savoir où va la Seine
ni où nous allons nous-mêmes.
Le ciel ouvre ses portes de coton
et les barges passent,
tranquilles,
avec leur ventre de métal
plein de choses que nous ne saurons jamais.
Nous marchons.
Il parle d’amour.
Pas de l’amour des livres,
pas de celui qu’on explique
avec des mots bien rangés
dans les tiroirs de la psychanalyse.
Il parle de cette chose
qui arrive
quand deux inconnus
se regardent assez longtemps
pour devenir dangereux l’un pour l’autre.
Il cherche
ce qui vient de loin,
de l’enfance,
des anciennes chambres,
des vieux chagrins.
Et ce qui vient d’ailleurs.
Alors la Seine
fait semblant de ne pas écouter.
Elle continue.
Elle a ses remous,
ses ponts,
ses péniches,
ses bancs secrets de poison.
Nous aussi,
nous avons nos secrets.
En attendant que deux amoureux
passent s’asseoir sur un banc.
Je pense :
peut-être que l’analyse
ne sert pas à savoir aimer.
Peut-être qu’elle enlève seulement
quelques caillots
du grand vaisseau du corps,
quelques amas coagulés
qui empêchent le sang
de rejoindre la mer.
Après,
le courant fait son travail.
Il ne demande conseil à personne.
Ni à Freud,
ni à Lacan,
ni même au thérapeute
qui commence parfois
à croire qu’il comprend.
Car l’amour
a cette insolence magnifique :
il arrive sans rendez-vous.
Il ne lit pas
le dossier du patient.
Il ne connaît pas
le transfert.
Il ne sait rien
des répétitions.
Il rencontre.
Et c’est peut-être cela
qui nous bouleverse :
quelqu’un arrive
et soudain
toutes nos théories
doivent lui faire une place.
Nous marchons
une heure,
puis deux,
ou peut-être
que le temps
oublie simplement
de nous compter.
Des barges
qui vont quelque part.
Une eau
qui ne demande pas
la permission de couler.
Et moi,
pour la première fois peut-être,
je n’ai plus besoin
de savoir.
Je marche.
Il marche.
La Seine continue.
Et quelque part,
la rencontre
est déjà en train
de commencer.
Serge Papiernik




