
Entrée en matière – alors que l’on en est qu’au générique -, les fleurs jaunes du papier peint font écho au tricot de corps de la même couleur de notre héros. Extatique, le tout jeune homme fait du trampoline sur son lit. Stephen Daldry installe dès la première image une atmosphère d’allégresse.
Billy Elliot, onze ans, vit au sein d’une famille rugueuse à la mère disparue, à la grand-mère au cerveau se faisant régulièrement la malle. Mineurs grévistes, moyens chiches. Pas de salaire pour les lutteurs. Au mitan des années 80, l’Angleterre de Margaret Thatcher est un théâtre de brutalité. La forte influence des syndicats est mise à mal par une série de lois qui cassent le travaillisme et son Welfare State hérité de l’Après-guerre. Le bras de fer de la Dame de Fer ouvre la voie à un libéralisme effréné qui préside aujourd’hui largement aux politiques économiques et sociales, quel que soit le pays où elles s’appliquent.
Le cinéaste filme en plans serrés, ne cadrant les visages et, étonnamment, les membres – présents à l’image tout le long du film – que pour souligner les hors-champs. Inutile de préciser que le paysage n’est pas panthéiste. Pas de Watteau, de Fragonard ou – de ce côté-là de la Manche -, de Constable. Mais si les cheminées d’usines et les puits de mines ont remplacé les moulins et les fermes, il s’agit toujours d’évoquer dans l’instant une disparition. Celle d’une société ouvrière qui ne pourra plus vivre sa condition autrement qu’au chômage, dans un paysage déglingué. A l’instar de The Full Monty, des Virtuoses, de Greenfingers ou plus récemment de La part des anges (2012) dans un registre plus optimiste ou même de Fishtank (2009), Billy Elliott est de ces films britanniques profondément humanistes qui, souvent doux-amers, mettent en scène la quasi-impossibilité de sortir de sa condition sociale. « Chacun à sa place », il n’y a pas que l’Angleterre pour assommer nos enfants d’un motto déterminant et définitif.
Les gosses du peuple vont à l’école en uniforme, au moins un point commun avec la « haute ». Faut pas plaisanter avec les enrégimentements. Les tubes de rock et de punk ponctuent les chapitres, T-Rex colle parfaitement, « Get It On ».
You walk like you dance
So let’s dance
Take a Chance
« Bats-toi ! »
Les vignettes tordantes, rapides comme les pirouettes de la danse classique, montrent les efforts de Billy peu à peu couronnés de succès, préparant la confrontation attendue avec le père boxeur enfermé dans son deuil et les certitudes masculines qui l’ont fait tenir jusque-là dans un monde où tout fout le camp.
Les adultes auxquels on ne la fait pas – ils connaissent par cœur les stratégies de survie,- sont à la fois les portes menant à un autre avenir – la prof de danse – et celles qu’on a fermées à clef pour soi-même et pour les autres parce qu’on ne sait pas qu’elles mènent ailleurs – le père, le frère, l’entraineur de boxe.
Seul plan – fixe, comme toujours, pas de travelling chez Daldry – où le lointain n’est pas celui de la ville cabossée, Billy remonte la rue de brique bordée de maisons ouvrières. Au fond, flou, seul et minuscule, un voilier sur la mer.
Le père est dur, le frère encore plus. Quand les portes s’ouvrent – elles finissent par être visibles à ceux qui ne les voyaient pas -, vient la question « où trouver l’argent » ; on en revient toujours à ça, à un moment ou à un autre. Les études coûtent. C’est Germinal, pile 100 ans après.
Chef-d’œuvre de délicatesse, bourré d’humour comme tous les films profonds, Billy Elliott nous gratifie d’un copain de Billy qui essaye en cachette les robes de sa sœur – et qui lui vont bien -, comme Billy danse à l’insu de sa famille. Les assignations sociales sont partout, elles peuvent révéler, elles peuvent abîmer. Il est toujours très difficile de s’en affranchir, réfléchissons-y pour nous-mêmes et pour nos proches. Le père, avouant qu’il n’avait jamais visité Londres : « Il n’y a pas de mines à Londres » ; Billy : « C’est pas vrai… tu penses vraiment qu’à ça ? »
Je n’avais pas vu le film quand il est sorti. Mon père m’en avait raconté l’histoire. A l’évocation de la réplique de Billy expliquant qu’il se sentait disparaître et qu’il volait lorsqu’il dansait, la voix de mon père avait flanché, puis il pleura.
Éric Desordre




