(Episode précédent) Si les Beatles s’étaient séparés après l’album Help, ils apparaitraient à notre époque comme le plus grand groupe de rock des années soixante car c’était déjà le cas en 1965. Mais ces quatre gus possédaient quelque chose de plus, une sorte de génie qui confine à la grandeur.
Avec l’album Rubber Soul, ils entament une transition qui fera que le temps et les siècles n’auront plus aucune emprise sur leur oeuvre.
L’album qui a tout changé, l’album charnière
On reconnait clairement le style Beatles mais, dans le même temps, l’approche est radicalement différente. Tout d’abord, il ne s’agit plus d’enregistrer une suite de chansons séparées mais d’avoir un son d’ensemble pour l’album, de créer une entité organique avec les parties qui la composent en harmonie. Les textes sont beaucoup plus personnels, voire autobiographiques. L’ajout d’instruments inhabituels dans la pop devient la règle : les Beatles avaient déjà découvert à l’époque de l’album Help dans les studios EMI (qu’on appellera plus tard Abbey Road) des armoires avec tous les instruments de percussion possibles et imaginables et ça deviendra la règle, une fois que le morceau est terminé, de voir si on ne pourrait pas ajouter ceci ou cela. Obnubilés par le fait de devoir jouer leurs compositions sur scène, l’arrangement en restait simple. Avec Rubber Soul, ils vont s’en donner à coeur joie dans l’expérimentation et c’est avec des arrangements fins, subtils et soignés que l’album sera traité.
A la sortie de l’album, même leurs fans indécrottables sont surpris. Elvis Costello (12 ans à l’époque), qui les adore depuis le début, se demande en écoutant l’album : « mais qu’est-ce que c’est que ça ? Qu’est ce qui leur prends ? Où vont-ils ? Au début je n’ai pas du tout aimé. Quelques semaines plus tard, je ne pouvais plus me passer de ce disque ».
Drive My Car
Une curieuse chanson, aux antipodes du contenu machiste des chansons d’alors. C’est la femme qui détient le pouvoir et possède la voiture. L’homme n’est que son chauffeur. Paul et George se doublent mutuellement, basse et guitare.
Norvegian Wood
La première chanson enregistrée utilisant un sitar, joué par George Harrison. Brian Jones s’en saisira un peu plus tard pour le Paint It, Black des Stones. Pour être tour à fait honnête sur le sujet et rétablir les faits, citons Jimmy Page : « disons ça comme ça : j’ai possédé un sitar avant George Harrison ». Encore une chanson où la femme a l’initiative et contenant des sens cachés : I lit a fire pourrait se comprendre aussi bien comme j’ai allumé un incendie que comme j’ai allumé un joint. Le pont est magnifique.
You Won’t See me
Décidemment, Paul a quelques problèmes avec Jane Asher, sa petite amie. Grâce soit rendu à cette femme qui lui a inspiré certaines de ses meilleures chansons ! Les paroles évoquent le fait de se sentir délaissé et de ne pouvoir communiquer avec la personne que l’on aime. L’évolution des chœurs et le pont lui-même sont magnifiques.
Nowhere Man
John Lennon compose Nowhere Man au petit matin, après une virée nocturne. Il se trouve dans sa maison de Kenwood. L’inspiration ne vient pas. « J’avais arrêté de chercher ». Au bout de cinq heures, « rien ne venait. Je me sentais frustré et je suis allé m’allonger, abandonnant tout espoir. Et là, j’ai vraiment eu l’impression d’être un homme de nulle part, assis dans son pays qui n’existe pas ». « Alors tout m’est arrivé, paroles et musique, tout le machin… ». Très belle harmonie à trois voix de John, Paul et George.
Michelle
Une lubie de Paul : fasciné par la France et surtout les françaises (Juliette Gréco, Brigitte Bardot), il se rappelle l’époque où il séduisait les filles dans les soirées d’étudiants en ayant l’air d’être français.
What Goes On
Paul sait que Ringo adore la country alors, pour cet album, il reprend une vieille chanson de John et l’arrange en mode country. George y démontre d’ailleurs qu’il connait ce style à la perfection et est très compétent sur le sujet. Outre l’arrangement musical qui est une merveille du genre (les chœurs sont magnifiques !), les paroles sont typiques de la country : Ringo y évoque une fille qui se moque de son amour et le mène par le bout du nez. Le ton général du texte est très bien vu. Il n’y a que rarement de la haine dans les paroles de country, juste de la déception et de l’amertume, comme une façon de se réconcilier avec soi-même. Qui n’a pas connu au moins une fois ce genre de sentiment ?
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Girl
Des paroles troublantes dans cette chanson où une femme prétends que « la douleur amène au plaisir ». Pour la petite histoire, les chœurs en tit, tit, tit, sont plutôt osés pour l’époque. En effet, en argot anglais, tit veut dire nichon.
I’m Looking Through You
Encore une complainte de Paul sur l’éloignement de sa petite amie Jane Asher. Elle a déménagé à Bristol pour poursuivre sa carrière, ce qui fait qu’ils se voient peu. C’est quand même curieux cette éducation des hommes du nord de l’Angleterre à l’époque qui stipule qu’une femme doit être à la maison… Très belle chanson, dans une veine folk.
In My Life
John revisite son passé, son enfance et adolescence à Liverpool… Cette chanson est d’une portée universelle : chacun a connu des gens et des lieux qui l’ont transformé à jamais et font désormais partie de lui.
If I Needed Someone
George est de retour avec sa Rickenbacker 12 cordes… Un son fabuleux ! « Si j’avais besoin d’aimer quelqu’un, je penserais à toi ». C’est évidemment un hommage à sa compagne, Pattie Boyd.
La disparité studio/scène
Le problème avec toutes ces innovations de studio, ces productions léchées, est que certains nouveaux morceaux sont difficiles à reproduire de manière convaincante sur scène. Le groupe en fera la cruelle expérience lors de leur tournée de l’automne 1965 au Royaume Uni. On n’est plus dans la pop enregistrée en direct et certains nouveaux morceaux pâlissent de leur version live. Plus ils vont avancer dans les tournées et plus l’écart se creusera entre la magnificence de leurs disques et les interprétations live.
De plus, ne s’entendant pas sur scène à cause des cris stridents des filles, le bonheur de jouer en public est fortement atténué, pour ne pas dire inexistant. Vivant en tournée dans le confinement le plus total (ils ne peuvent se hasarder dans la rue à cause des fans), les tournées ressemblent de plus en plus à des opérations commando. George sera le premier à avouer qu’il « en a marre de tout ce cirque ».
Mais Brian Epstein a un tout autre point de vue. Dès leurs débuts, compte tenu de la célébrité internationale des Beatles, il a compris que les tournées faisaient « rentrer de l’argent », y compris au noir, et faisaient vendre les disques. Mais cette adoration des fans rend les choses plutôt éprouvantes pour ses poulains. Pour Brian, les tournées c’est l’aventure, beaucoup de joies personnelles pour lui et, pour l’instant, il ne voit que ça.
Les débuts de Sex, Drugs & Rock ‘n’ Roll
Au tout début des années 60, les tournées étaient pénibles pour les groupes qui les vivaient comme des sacrifices nécessaires. La célébrité aidant, les choses sont devenues beaucoup plus amusantes.
Qu’on y pense une seconde : il n’y a rien qui ressemble plus à une chambre d’hôtel qu’une autre chambre d’hôtel, si luxueuse soit elle. Les Beatles sont sous pression en permanence et vivent comme des soldats en temps de guerre. Alors vient le temps des « compensations ». Les groupies, les drogues, bien sûr, les excès en tout genre. Ça défoule, évidemment, et ça permet d’avoir l’impression de vivre et d’être performant pour le concert du soir qui est la justification de tout ce cirque. Ce que je veux dire est qu’un musicien célèbre peut se perdre lui-même pendant une tournée et que les « compensations » ne compensent pas, en fait, une vie équilibrée et épanouissante.
Heureusement pour les Beatles, et contrairement à beaucoup d’autres rock stars de l’époque, ils ont la tête sur les épaules et ne perdent pas de vue le véritable plaisir de la musique : présenter de bonnes chansons au public et lui apporter la grâce qu’ils sont capables de donner.
La prochaine fois : Revolver !!!



