
(Episode Précédent) On se souvient que les Beatles prenaient des amphétamines depuis leurs débuts à Hambourg. Dans un premier temps, c’était simplement pour tenir le coup tout au long de leurs journées de travail harassantes. Revenus à Liverpool et ayant recommencé à manger et dormir normalement, ils ont découvert que ces pilules leur donnaient une pêche et une fantaisie qui cadrait bien avec leur tempérament « fils spirituels des Marx Brothers ». Ce qui n’était censé servir qu’à tenir le coup était devenu une drogue récréative.
Leur consommation, spécialement en tournée, était devenue colossale. Brian Epstein, désireux d’imiter les garçons pour s’intégrer encore plus dans leur bande, s’était mis également à en consommer et a rapidement dépassé le « colossal » de leur consommation à eux. Outre le cash en liquide, au noir, que Brian exigeait des organisateurs, ceux-ci devaient également contribuer à l’approvisionnement en pilules, achetées bien sûr au marché noir.
Avec ce « traitement », les garçons faisaient des hauts et des bas vertigineux. Quand les pilules n’agissaient plus, ils s’écroulaient, physiquement et moralement et se mettaient à absorber des litres de scotch pour échapper à la dépression.
Ils se sont échappés de ce cercle vicieux (hystérie/dépression) dû aux pilules lorsque Bob Dylan les a initiés à la marijuana. Dès lors, ils n’ont pratiquement plus consommé que ça, toujours dans de grandes quantités. L’herbe était devenue un constituant essentiel de la vie de tous les jours et même du processus de création musicale. On peut dire que le film Help ainsi que l’album éponyme ont été largement inspirés par la substance qui faisait désormais partie de leur vie là où Beatles For Sale naviguait encore sur la vague des amphétamines.
Le premier trip de LSD
Au printemps 1965, John et George, accompagnés de leurs femmes respectives Cynthia et Patti, firent pour la première fois l’expérience du LSD. Invité par leur dentiste à une partie, ils prirent tous de l’acide sans le savoir par le biais de sucre dans le café puis il leur révéla ensuite, très fier de lui, que le sucre contenait du LSD. Un vrai cinglé ce dentiste !
John, George et leurs compagnes prirent immédiatement congé. Le dentiste les suivit toute la nuit, où qu’ils aillent et peu importe le club où ils entraient. Pour lui échapper, les quatre sont allés chez George et se sont barricadés. Le trip s’est plutôt bien déroulé pour John et George qui ont déliré dans leurs domaines respectifs de prédilection : John dans les dessins et George dans la guitare. Je passe les détails, leur expérience était typique d’un voyage au LSD quand ça se passe bien. Par contre, Cynthia et Patti ont angoissé pour leur futur, sentant qu’elles ne redeviendraient jamais elles-mêmes.
Ce qui laisse rêveur…
Quand on pense à l’image propre sur soi et « bons garçons » des Beatles, force est de constater que cette image était purement médiatique. Leurs vies de tous les jours, tant privée que musicale, étaient aux antipodes de cette image. Pour l’instant, en 1965, tout ceci reste secret. Ce n’est qu’au fil du temps qu’on apprendra de leurs proches et des Beatles eux-mêmes leurs « habitudes » chimiques.
On est vraiment en plein milieu des années soixante. Il y a une disparité totale entre la vie privée des artistes et l’image qu’ils affichent. Ce n’est que vers 1966/1967 que certains musiciens vont ouvertement faire étalage de leurs choix de vie. C’est encore plus frappant pour les Beatles qui ont été adoptés par la bonne société et les adultes là où les Stones ont été, par contre, considérés comme les méchants loups de l’histoire. Comme on le voit, les apparences sont trompeuses.
Chaque membre du groupe va avoir un parcours différent sur le sujet. Dès qu’il aura acquis une conscience spirituelle bien à lui, George va laisser tomber tout ça, plus préoccupé de méditation et de religiosité. Ringo continuera, dans un profil jet-setteur, friand de fêtes en tout genre et abondera même dans l’alcool dans les années 80, addiction dont il finira par se débarrasser. Après son épisode LSD, Paul restera à l’herbe, habitude pour laquelle il se fera coincer par des douaniers japonais le 16 janvier 1980, ce qui lui occasionnera 9 jours de prison. Celui qui a, par contre, très, très mal vécu les drogues est John. Outre d’innombrables mauvais trips au LSD, il deviendra accro à l’héroïne pendant des années. Sa compagne Yoko Ono l’étant aussi, le sevrage va être difficile.
Je me hasarderais à en conclure que chacun a vécu les drogues à sa manière qui était lourdement influencée par sa personnalité. George soucieux de pureté et de vérité spirituelle, Ringo ayant toute une enfance plongée dans la maladie à rattraper, Paul, plutôt positif de nature et bon vivant et John miné par un manque de confiance en lui et une source de tensions personnelles en tous genres.
Drogues versus pas de drogues… Un vaste débat !
Il serait idiot d’essayer d’imaginer la carrière des Beatles s’ils n’avaient jamais pris de drogues car ce n’est pas ce qui s’est passé. C’est le genre de question à laquelle il est impossible de répondre.
Un artiste ne vit pas coupé du réel, dans une tour d’ivoire. Il se sert de la vie, la sienne et celles des autres, comme sources d’inspiration. Et Dieu sait ce qu’il va imaginer comme catalyseur à sa créativité !
Le problème n’est pas là. Peu importe comment on regarde la chose, l’œuvre des Beatles est immense et cela seul compte.
Un nouveau et grand jalon
Quoi qu’il en soit, de retour de leur tournée américaine, les Beatles entrent en studio le 12 octobre 1965 pour donner le jour à leur album qui va tout changer, Rubber Soul. Toujours dans la nécessité de sortir des singles à succès, ils vont se dépasser.
Day Tripper est étonnante à plus d’un titre. On est toujours dans le son Beatles mais cette répétition incessante du thème de guitare fait déjà un peu penser à ce qu’on appellera plus tard le hard rock. Les paroles sont à double sens. D’après leurs auteurs, elles traitent aussi bien d’un voyage au LSD que des faits et gestes d’une allumeuse, selon une ambiguïté voulue. Le début du clip… C’est toute une époque, celle du Swinging London.
We Can Work It Out est une autre chanson (il y en a beaucoup !) où Paul traite de sa relation avec sa petite amie Jane Asher. Elevé dans les us et coutumes du nord de l’Angleterre, Paul a tendance à concevoir que la place d’une femme est à la maison. Il changera largement d’avis plus tard à propos de sa future femme, Linda Eastman, qui collaborera étroitement à sa carrière. Pour l’heure, face à Jane Asher, il est dans une incompréhension. C’est une artiste de théâtre à succès qui n’a aucune intention de limiter sa carrière pour son mari. Et toutes ces chansons sur leur relation tentent d’exprimer ses sentiments sur le sujet. Mais il l’avouera plus tard : « je savais que j’étais égoïste mais je refusais de me l’avouer ». Les paroles sont majoritairement écrites par Paul mais John a le coup de génie sur le pont où il rajoute un autre point de vue : « la vie est très courte et on n’a pas de temps à perdre à se chamailler ».
Musicalement, la chanson est très travaillée et nécessite 11 heures d’enregistrement, un record. L’harmonium, joué par John, est omniprésent et ajoute une teinte particulière au morceau. Le pont est une vraie merveille, avec de très belles harmonies vocales et des passages sur un rythme de valse qui sera réutilisé sur le final.
Il y a quelque chose de nouveau dans ces deux morceaux, un état d’esprit artistique qui va s’épanouir pleinement sur l’album à venir.
La prochaine fois : Rubber Soul !




