
J’ai gardé pour la fin, deux chefs d’œuvre absolus. D’abord « The Deer Hunter/Voyage au bout de l’enfer » et ses 5 Oscars plus un Golden Globe, en 1978. Une communauté dans un pays ravagé, divisé par la guerre du Vietnam, jamais montrée d’une telle façon et rarement égalée depuis. Des blessures qui restent et qui resteront. Des interprètes au firmament, de De Niro à Meryl Streep, de John Cazale à Christopher Walken. Merci Michael Cimino, grand parmi les grands, pour ce film lucide. Ce succès colossal lui ouvrira en grand les portes d’Hollywood. Il pourra réaliser, à coups de millions de dollars « Heaven’s gate/La porte du paradis* » en 1980. Mais cet autre chef d’œuvre sera son chant du cygne. Le public américain, ayant encaissé pendant 10 ans une plus grande vérité sur son présent, ne supportait plus la vérité sur son passé. L’échec sera funeste pour Cimino dont la carrière sera brisée nette, une honte au vu de son immense talent, mais le système américain est rancunier. Ce fut également la fin du Nouvel Hollywood, qui alluma encore quelques feux et laissera une trace durable, mais jamais plus ne reviendra au premier plan.
L’autre chef d’œuvre est « Apocalypse Now* » de F.F. Coppola, palme d’or en 1979. Si Cimino décrivait une violence réaliste et crédible, un enfer dont on ne voit pas le bout, Coppola réalise un road-river movie en pleine guerre du Vietnam, ou plutôt un trip hallucinogène sur une BO rock, des Rolling Stones à Jimmy Hendrix, en concluant opportunément par le The End des Doors qui finit de donner au film un air de remontée à la violence primitive et mythologique du monde. Avant Marlon Brando ânonant TS Eliot dans la pénombre, il y a eu Robert Duval « J’adore l’odeur du napalm au petit matin. »
Inoubliable.
Voici donc un survol du Nouvel Hollywood. Certains n’ont pas aimé la période, trouvant que les films finissaient trop souvent mal. C’est en parti vrai, mais le happy end, généralement complètement factice, était une marque du Hollywood classique. En fait le Nouvel Hollywood ressemble à la vie qui, si l’on ne m’a pas menti, finit mal. Cela n’empêche pas les périodes heureuses, les moments de rire et de bonheur. La vie est une maladie sexuellement transmissible, mortelle à 100%. Néanmoins c’est de loin ma maladie préférée.
Tout comme le Nouvel Hollywood avait eu des précurseurs, le cinéma des années 80 eut les siens. Dès 1975, Spielberg plante les premiers clous du cercueil avec « Jaws/Les dents de la mer », énorme succès qui commence à faire réfléchir les producteurs. Contrairement aux monstres des années 70, celui-ci n’est pas en nous, ni dans la société. C’est un monstre rassurant, extérieur et bien identifié, et tout se termine bien ! Les premières victimes du requin sont d’ailleurs des jeunes à cheveux longs. Sans doute une coïncidence. Par la suite, Spielberg, amoureux et nostalgique du cinéma de studio, réalisera force séries d’aventures, de Indiana Jones à Jurassic Park. Tous ces films sont éminemment plaisants et Spielberg est talentueux. Malgré tout, avec lui, l’américain moyen peut dormir sur ses deux oreilles. Comme le dit Terry Gillian: « Spielberg apporte des réponses quand Kubtrick soulève des questions ». Inutile de dire que les réponses de Spielberg sont simplistes quand les questions de Kubrick sont fécondes.
Il restait des clous à planter. George Lucas s’en chargea en 1977 avec « Star Wars/La guerre des étoiles », début d’une saga qui dure encore. Là encore, retour aux grandes aventures prisées pendant son enfance. Fin des études et récréation permanente ! Les gentils gagnent à la fin et les méchants, bien que puissants, sont punis. La force est avec nous et dieu avec l’Amérique, comme le chantait Bob Dylan. America was back ! Tout revenait à la normale. La guerre du Vietnam serait bientôt regagnée par Rambo, Reagan revenait à la maison blanche, et les « différents » retournaient dans la marge. Star Wars fait toujours recette (on en est à 10, 12, plus?), sans que l’on sache vraiment si ce sont encore des films ou des bandes-annonces pour produits dérivés, car la franchise fait maintenant plus d’argent sur ces produits que sur les entrées cinéma et vidéo ! Le rêve de tout bon producteur d’aujourd’hui. Par contre, il n’est plus du tout question de cinéma, et même Lucas ne réalise plus. Il sous-traite !
Conséquence de cette recette, nous avons donc un cinéma américain à numéros, totalement détaché du réel. Spiderman 1, 2 , 3, etc. Iron Man 1, 2 , 3, etc. Avengers 1, 2, 3, etc. Batman 1, 2, 3, etc. Aquaman, Captain Marvel, Antman, Les 4 Fantastiques, Black Arrow, Black Addam, Black Panther, The New Mutants, X-Men, League of Justice, Hulk, Daredevil, Thor, Captain America, Wonder Woman, Superman. Je m’arrête ou je continue ?
Bref, l’entertainment/divertissement a fait son retour et il demeure hégémonique, et s’il existe un cinéma plus intéressant, on l’appelle le cinéma indépendant, marquant par là son manque de financement important et un accès aux salles restreint. Le Nouvel Hollywood n’empêchait pas la production de films de divertissement, tels « The Towering inferno/La tour infernale » ou « Jaws ». Force est de constater que l’inverse n’est pas vrai.
Difficile dans ces conditions d’imaginer voir à nouveau de jeunes réalisateurs iconoclastes et créatifs se hisser en tête du box-office avec des scénarios un peu substantiel. Des cadres d’Hollywood l’ont d’ailleurs formulé clairement il y a quelques années: « Si un scénario n’est pas compréhensible par un enfant de 13 ans, il n’a aucune chance de recevoir un budget conséquent ». Fermez le ban !
Revoyons donc ces films lucides et jubilatoires et espérons des jours hollywoodiens meilleurs.
S’il ne faut retenir qu’un seul ouvrage, lisez Le cinéma américain des années 70 De Jean Baptiste Thoret aux éditions Cahiers du cinéma. Un must absolu !
Tous les * renvoient à des chroniques où j’ai traité le film spécifiquement.
- Pour mesurer ce qui a changé après le Nouvel Hollywood, Mike Nichols présente un exemple significatif. En effet, en 1967, le héros du « Lauréat » parle à toute une génération, par son refus du système. Pour simplifier, il préfère l’amour aux affaires et à une brillante carrière promise, et la fille à la mère.
- 21 ans plus tard, en 1988, c’est à dire dans la décennie du fric et des jeunes cadres shootés à la cocaïne, Mike Nichols sort « Working Girl». L’héroïne, Melanie Griffith, n’a plus du tout les mêmes rêves que Dustin Hoffman. C’est une très sympathique arriviste, prête à tout pour réussir et qui convoite position sociale, pouvoir et argent, et tous les coups sont permis. On le voit le « Peace and Love » est définitivement enterré et les exemples que donnent le cinéma à la nouvelle génération ne sont plus du tout les mêmes. Work and make money, boy ! Le Mike Nichols de 1967 en aurait sûrement pleuré !




