
« Je suis monté dans cet avion pour demander au Pape François si ma mère verrait mon père après sa mort »
Quand un émissaire du Vatican lui propose d’écrire un livre sur le Pape François, Javier Cercas commence par lui opposer qu’il est athée, anticlérical, laïc militant, rationaliste obstiné, impie rigoureux. D’abord circonspect, il prend conseil et décide d’accepter ; le livre sortira en en 2025 sous le titre « Le fou de Dieu au bout du monde », le fou de Dieu étant le Pape lui-même. A l’émissaire du Vatican Javier Cercas essaie de poser comme condition de pouvoir s’entretenir une fois avec le Pape et lui poser la question relative à la résurrection de la chair et la vie éternelle : est-ce que ma mère, très croyante, pourra voir mon père après sa mort ?
C’est la question d’un laïc anticlérical faisant preuve d’altérité et de respect de la croyance des autres. Et de son côté l’Eglise invitant le même laïc à accompagner le Pape et à en tirer un livre rappelle à un non-croyant qu’il a lui aussi ses propres croyances (utopies) tout aussi indémontrables bien qu’il s’attache à les inscrire dans un cadre de pensée cohérent.
Quel rapport avec la gauche et la question du distingo gauche – droite que certains considèrent comme dépassé, que d’autres continuent à revendiquer ?
C’est qu’on n’arrête pas de poser au Pape François des questions d’ordre politique. Un jour, on lui a demandé s’il était un pape de droite ou de gauche et il a répondu : « c’est une question d’entomologiste. Et moi, je n’aime pas qu’on me catalogue »
Réponse de Jésuite ? Certainement, et J. Cercas veut ici souligner que le pape François affectionne l’ironie, contrairement aux autres papes car il y voit une antidote aux visions totalitaires du monde si présentes aujourd’hui. Penser par exemple que, puisque Dieu est la vérité indéniable, celui qui la met en doute est un hérétique et mérite le châtiment de l’enfer.
Mais quand même, pourquoi cette référence à l’entomologie ? A coup sûr, il ne vise pas l’entomologie réelle, scientifique, mais l’obsession du catalogage qu’affectionnent les politiques et notamment, chez nous, les différents courants de la gauche (de gouvernement), particulièrement attachés aux programmes et aux litanies de propositions. Et chaque proposition doit être cataloguée à droite ou à gauche. Étrangement, la catégorie “Ne Sait Pas” n’est pas envisagée. C’est un motif de fâcherie.
Pour expliquer ce goût du catalogage, il faut revenir sur les raisons qui conduisent à voter à gauche aujourd’hui et que je classe, de façon éminemment subjective et un peu désabusée, en trois axes :
Axe 1 – On croit à la gauche par ce qu’on a besoin d’espoir et on a envie que les choses changent. Même si on est revenu de tout, on reste fidèle à cette idée de gauche porteuse de transformations positives de la société, plus égalitaire, plus tolérante. On a aussi la nostalgie d’un passé , souvent inventé et magnifié dans un modèle théorique abscons, par fidélité à son camp (on n’ose pas le peiner en le contredisant).
Axe 2 – On vote à gauche parce qu’à droite ce n’est pas possible.
Axe 3 – On est à gauche parce qu’on a besoin de lutter (très souvent de dire qu’on lutte) pour quelqu’un ou quelque chose, mais surtout contre . Par exemple :
- soutenir la taxe Zuckman, bien plus une punition des ultra-riches qu’un outil de justice fiscale,
- signer la bronca contre Bolloré version Canal+ Cinéma, signer c’est lutter, c’est surtout crier avant d’avoir mal, et pour le coup on va avoir mal,
- Ou encore, pousser des cris d’orfraie à l’annonce de Sylvain Tesson pressenti président du printemps des poètes 2024.
Les partis de gauche n’attendent pas de mobilisation de la part des personnes se positionnant sur les axes 1 ou 2, des non militants se tenant à distance. C’est autour de l’axe 3 qu’ils vont pouvoir donner la parole aux militants, sympathisants et autres contributeurs ponctuels. Quoi de mieux qu’un catalogue « coconstruit » à l’élaboration du quel tout un chacun peut – en principe – participer. Le parti va collecter, classer, voire récompenser, ce qui ressemble à un concours Lépine de propositions, de contributions, chacune associée à une cause particulière, aucune n’envisageant son rapport aux autres. Mais l’essentiel est de satisfaire le besoin de marqueurs qui vous labellisent à gauche i.e. pas à droite.
Ça se complique un peu quand vient le moment de rationaliser, ordonner, et même limiter le nombre de références à inscrire au catalogue pour en arriver aux belles arborescences de l’entomologiste. Au plan de la méthode, les partis adoptent des solutions différentes, et pourtant, au final, c’est pareil mais autrement.
Ne nous plaignons pas, ce travail de classement qu’entreprennent les partis peut révéler une imagination formidable. L’un d’entre eux, pour n’en citer qu’un, ayant publié ses premiers écrits programmatiques composés d’une cinquantaine de chantiers, a réussi à associer, dans un même chantier , les épiceries coopératives et une stratégie « zéro mort au travail », il fallait y penser. A moins qu’il n’ait eu recours à l’IA. Un peu plus loin, on a jugé bon d’intégrer de belles envolées lyriques comme « Faire de la France le porte-voix de la solidarité entre les peuples » ; ça va le faire !
Un autre parti a déjà bâti un premier projet à partir de 478 propositions (! ) considéré comme un premier jet qu’il faut maintenant discuter démocratiquement. D’où le lancement de consultations dans le cadre de « Construisons ensemble », le tout ne devant pas dépasser au final 600 propositions ! Pourquoi 600 ? Pourquoi pas 800, 1492, 1789, 2027 ?
Un autre, encore, réalise des auditions, recueille des contributions et projette des conventions nationales incluant des propositions. Il ne fixe pas de limites quantitatives mais se garde bien de stimuler les contributeurs putatifs. Expert en synthèses, il mesure les limites de l’exercice. Toutefois, pour ne pas être en reste, il a quand même indiqué sur son site avoir reçu plus de 400 contributions.
Bref, cet « entomologisme » interroge car on sait bien qu’une somme d’intérêts particuliers ne produit pas l’intérêt général. Ces partis qui se sentent frustrés ont pourtant eu le temps, depuis 2017, de construire et de rendre robuste leur vision politique et d’y adosser quelques propositions fortes. Que penser d’un parti qui ne propose qu’en 2026 de dépasser le modèle de la social-démocratie, jugé insuffisant face aux défis écologiques, sociaux et technologiques actuels ? Qu’attendait-il depuis 10 ans pour le faire ? J’en viens à réitérer mon regret qu’on n’ait pas donné la possibilité aux personnes morales de bénéficier de la loi sur la fin de vie et d’accéder ainsi au soin ultime !
Gaspard Koenig, philosophe, éditorialiste, romancier libéral écologiste – il a écrit Humus et Aqua – intitulait récemment une tribune des Echos évoquant les candidats à la présidentielle : « Qui a une idée pour 2027 ? »[1] avant d’ajouter – et ce sera la conclusion – « Si l’on prend cette élection présidentielle au sérieux, il est troublant que les aspirants à la magistrature suprême externalisent leur cerveau. A quoi servent plusieurs décennies de vie politique, sinon à se constituer un corpus intellectuel parfaitement clair ? »
Emmanuel Gambet
[1] Les Echos du 07/04/26




