
« Lorsque, gamin, j’ai pris pour la première fois de ma vie le car à Longwy avec mes copains et suis arrivé à Metz au terme du voyage (65km), j’ai été ébahi par cette métropole si riche et si vivante ». Pour lui, Metz, c’était New-York. Par ces mots, Hassane Hacini nous plonge dans un parcours de vie. Celui d’une quête identitaire, entre amis de collège, culture ouvrière italienne, famille kabyle, famille universitaire…
Partant des non-dits familiaux et de l’insupportable assignation à une classe ouvrière dont les représentants les plus faibles et les plus dénigrés sont les enfants de l’immigration des après-guerres coloniales, Hassane Hacini nous livre ici un récit où mémoire et héritages acceptés ou imposés font sens dans la construction de l’être.
Treize « Récits-corps » – récit-corps ancêtre, récit-corps sportif, récit-corps scénique, etc. – désignent ici le lien entre l’identité physique et l’expérience vécue. Même si le terme de récits-corps choisi par l’auteur est questionnable dans l’organisation des chapitres du livre, on comprend à leur lecture combien le corps compte dans sa mémoire, son quotidien qui ne se résume pas à l’intellect qu’il a appris à nourrir dans la recherche de lui-même et de ses racines.
Du gamin de son « quartier » de Longwy à l’auteur libre et lucide, l’extraordinaire de cette odyssée identitaire est chez lui que la nécessité du chemin est d’abord puissamment ressentie, ensuite que sa possibilité est devinée. Ce chemin, long, douloureux, chaotique, est choisi, tracé, enfin parcouru. Par lui seul ; ou presque. Bien sûr, des maîtres lus et rencontrés – Anne Ancelin Schützenberger, Pierre Bourdieu, Annie Ernaux, sa grand-mère kabyle, entre autres – l’ont marqué, l’aidant à ouvrir les yeux. La différence avec la plupart d’entre nous est qu’il avait voulu les ouvrir.
De nombreuses références nous viennent en tête à la lecture de cette poursuite de soi. On pense au Radix d’Attanasio, la violence et l’introversion du personnage en moins ; à Castaneda dans Le don de l’Aigle sans les fumées du peyotl ; au Musashi héros de La Pierre et le sabre, sans le duel. Une identique conquête, celle de la réconciliation. Mais sans système préétabli d’initiation, Hassane Hacini ne nous assomme pas. La quête réussit d’abord et avant tout parce qu’il est une éponge et absorbe tout : pratiques du football, de la marche, du judo, de l’aïkido, de la danse bretonne… ; expériences professionnelles et sociales : travail à la chaîne, formation supérieure en anthropologie et sociologie, enseignement universitaire, accompagnement de délinquants ; révélations existentielles : révulsion vis-à-vis du mépris de classe, retour aux origines de sa famille kabyle, prise de conscience des violences coloniales passées, dignité du travail, chemin de Compostelle…
Guerrier-voyageur, Hacini est guerrier : « les judokas étaient plus ancrés au sol », « la respiration des aïkidokas semblait venir des profondeurs de l’abdomen », il est voyageur : « je trace, le jeune suit, nous sommes frigorifiés », « nous laissons, à la fin, place à la rêverie du chocolat chaud qu’on se ferait en rentrant ».
Comme le note la chercheuse Fatima Rodrigues dans la postface polyphonique au livre, le chemin emprunté par Hassane Hacini est rare. « Hassane Hacini se met à nu, corps et âme, pour nous montrer la voie… je le vois comme la marque d’un grand courage, celui qui inspire, qui guide et qui donne la force à ceux qui n’en ont pas ».
Il est bien là question de courage, qualité humaine rare, car peu nombreux ceux qui, non pas en ont, mais en font preuve.
À l’occasion d’un salon du livre, le hasard nous avait placés l’un à côté de l’autre. Le gars est massif, les mains ductiles, le regard franc, l’expression tour à tour interrogative et convaincue. Il bouge, pivote sur sa chaise, veut convaincre, entraîner, emporter l’adhésion. Nous avons discuté longuement de sa vie, de son livre, d’amis aux parcours chaotiques et libérateurs. Dans sa dédicace manuscrite, il avait écrit : « Une belle rencontre, des histoires et parcours de vie passionnants, ce fut un plaisir d’échanger, de parler et d’écouter ». C’est dans ce dernier verbe que se concentrent les qualités des hommes de parole, car parler ne peut advenir qu’après l’ascèse séminale de l’écoute de l’autre. C’est ainsi qu’Hassane se nourrit. Homme dans la recherche permanente de la complétude de son être, s’il offre le pain, il est aussi celui qui le mange.


