
J’ai une montre au poignet. Une montre connectée. Noire. Son cadran est fêlé en oblique. C’est que se prendre une bagnole dans la gueule à dos de Lime, ça laisse des traces, c’est sûr. Pas certain, ceci dit, que cela vous aide à savoir l’heure. Quoi qu’il en soit, à défaut d’avoir l’heure, j’ai de la veine, ça, c’est une certitude. Une petite veine. Pas suffisamment grande pour vous faire gagner à l’Euromillions, mais suffisamment grande pour vous faire survivre à une collision frontale avec une berline allemande.
Je dis de moi que je suis un chat noir. C’est que je suis né un treizième jour du mois. Lequel ? Allez savoir. Un vendredi, très certainement. Ah, vous vouliez le mois ? Tant pis. Vous n’aurez que moi et mes quelques existences. C’est pitoyable.
Combien de vies me reste-t-il ? Je n’en sais plus rien, j’ai perdu le compte.
Ma montre faisait bien autrefois calculette mais, semble-t-il, elle n’était pas un chat noir, même si elle en possédait une caractéristique. De toute façon, mes montres n’ont jamais marché. Il en va de même de mes aphorismes, si tant est que l’on puisse appeler ça des aphorismes. Faire de l’esprit, ce n’est pas toujours évident, surtout lorsqu’on est un chat noir ou qu’on s’est pris une berline allemande de plein fouet.
Passons.
Moi, j’ai toujours eu des montres. Étrangement, je les ai toujours cassées. Je ne suis pas un humain particulièrement ponctuel et mes considérations temporelles ne m’intéressent que pour écrire.
Quelqu’un, un jour, m’a dit qu’un artiste ne devrait pas avoir de montre. Elle avait raison, mais c’est quand même moins pratique pour faire carrière.
Ferai-je carrière ? Rien n’est moins sûr. Pourtant, j’ai une montre. Elle est noire et cassée.
Mon ancienne montre était belle et analogique. C’est quand même bien plus élégant. Pas moins inutile : elle n’a fonctionné que quelques jours. Évidemment, j’ai continué à la porter. C’est qu’à défaut d’être ponctuel, il faut au minimum en avoir l’air.
Les apparences sont importantes. Porter une montre est donc souhaitable. Surtout lorsqu’on est artiste.
L’iWatch, c’est sûr, ça fait plutôt data analyst ou juriste chez White & Case. Tout au moins directeur artistique junior.
La séniorité, par ailleurs, c’est le mal du siècle. Tout le monde court après son vieil âge, voulant arborer fièrement son expérience et ses hémorroïdes.
Ah, la voilà, la déformation professionnelle.
Ils appellent ça le sédentarisme, très certainement.
Moi, j’écris en marchant. Ça m’aide à réfléchir. Alors allez m’imaginer salarié en CDI.
« Bonjour boss, je pars flâner, ça m’aide à travailler. »
Inconcevable.
Ceci dit, je suis ponctuel : j’ai une montre cassée.
Vous ? Une alliance et un chéquier !
Grand bien vous fasse, vous êtes donc virable. Mais je vous rassure : c’est un statut curable.
Comment ça ? Vous me demandez à moi, ménestrel, l’antidote ?!
Eh bien, allez donc marcher. Ça vous fera les pieds.
Et moi, quelques strophes tout au plus.
Après tout, marcher est encore la meilleure manière de perdre son temps sans avoir l’impression de le gaspiller. De toute façon, je n’ai jamais très bien compris cette obsession de savoir quelle heure il est. Comme si quinze heures vingt-sept expliquait quoi que ce soit à votre journée. On ne demande jamais à quelqu’un combien de temps il lui reste avant de tomber amoureux, de perdre son travail ou de se faire renverser par une voiture. Pourtant, ce sont probablement les seules échéances qui comptent.
Ma montre, elle, lorsqu’elle est chargée — c’est-à-dire à peu près jamais —, se contente de compter. Les heures, les pas, peut-être même mon pouls. Elle fonctionne encore. Moi aussi. Nous avons donc cela en commun : un cadran abîmé et une certaine obstination mécanique.
Enfin, moi, je me suis brisé le nez trois fois. Après trois nez cassés et une bagnole qui m’a percuté, force est de constater que je suis tout de même plus résilient que ma montre. Tout aussi mal aiguillé, en revanche.
Il faut probablement être un peu paumé pour songer à devenir auteur à une époque où l’on écoute davantage de podcasts qu’on ne lit de livres. N’allez surtout pas me croire condescendant : moi, les podcasts, je les écris.
Ce qui tombe plutôt bien lorsqu’on prétend faire de l’art. Le problème de l’artiste, c’est qu’il doit perdre énormément de temps de manière professionnelle. Il faut donc avoir l’air occupé pendant qu’on regarde un pigeon pendant vingt minutes, qu’on marche sans destination ou qu’on attend qu’une phrase veuille bien arriver. Avec une montre au poignet, ça passe déjà mieux.
Et puis parfois, on me demande si j’écris vraiment, si je suis publié, combien je suis payé. Comme si une activité ne devenait sérieuse qu’à partir du moment où quelqu’un consent à vous verser de l’argent pour la pratiquer.
Alors généralement, je vais marcher.
Ça leur fait les pieds.
Et moi, quelques lignes de plus.
Archibald Murdoch



