
Un fait auquel on n’échappera plus : tout doit être filmé.
Une tempête, une inondation, une agression. Les télévisions diffusent désormais des images de particuliers, prises avec leur téléphone. L’écran est alors réduit à la taille d’un smartphone filmant dans la verticalité, et cela dit beaucoup de notre vision du monde. Si nous avons gagné d’innombrables témoins, nous avons paradoxalement réduit notre champ de vision.
Filmer semble être devenu une fin en soi, un réflexe, une priorité. Si c’est parfois risible, cela peut également être fatal.
Il est certes utile, voire primordial que des scènes de guerre ou de répression, des gilets jaunes à Minneapolis, de Téhéran à Gaza, de l’Ukraine au Congo soient documentées. Mais une caméra, un téléphone ne font pas tout, ne résolvent rien en profondeur… et n’arrêtent pas les conflits. Filmer ne remplace pas l’action. Car n’oublions pas non plus que cette même technique a accompagné les massacres, viols, tortures du sept octobre et que beaucoup ont dansé et crié de joie à la vision de ces images. Beaucoup d’autres les ont simplement oubliées.*1
Les très jeunes recrues des gangs américains se filment en train d’exécuter une victime, en guise de test d’entrée. Sur certaines de ces images, les tueurs juvéniles concluent le meurtre par un regard face caméra et un grand sourire, qui signifie : « L’ai-je bien descendu ? ».
D’une façon plus légère, le touriste moyen, seul ou en voyage organisé, filme. Chacun a pu voir ces gens qui, dès la descente du bus, filment intégralement leur déambulation dans la ville, le musée, les boutiques*2. Je suppose qu’ils découvrent ladite ville, ledit musée, à la fin du voyage, en rentrant chez eux, devant leur ordinateur ou leur télévision. Et ils « partagent » abondamment, envoyant les images par wagons entiers, chaque jour, à leurs amis « followers ». Le message est clair : « Regardez ce que je vois ! Et voyez la chance que j’ai d’être où je suis ! ».
C’est éreintant, le « bonheur » des autres !
Ainsi également du spectateur. Pas un concert sans des centaines de gens filmant au lieu de savourer, de vivre le moment. Ils croient être « en direct », comme on dit à la télé (pardon « en direct-live », car nous sommes si crétins qu’il faut nous le dire en deux langues pour que l’on comprenne bien), alors qu’au contraire, ils sont « en différé », jamais dans l’instant, jamais dans la pure présence et sa joie intense.
J’allais oublier le restaurant ! On nous inflige désormais le moindre plat, filmé, photographié en contre-plongée. Et c’est très bien, car nous étions justement en train de nous demander ce que Mathurin avait pris comme plat principal et ce que Sabrina avait choisi comme dessert. Cela rend notre vie trépidante.
On me montre régulièrement des vidéos, issues des réseaux sociaux, où des gens, par exemple en train de randonner dans de parcs américains, voient surgir un ours. Ils arrivent à l’éloigner ou la bête décide de changer de chemin. Vient alors souvent la remarque de celui qui montre : « Tu ne trouves pas ça extraordinaire ? Un ours, etc…. ». Ma réponse, que je ne fais pas toujours, pour ne pas vexer, est la suivante : « Que l’on puisse se trouver nez à nez avec un animal sauvage dans un parc américain n’est pas si surprenant que cela. C’est d’ailleurs inscrit partout aux départs des randonnées. Non, ce qui me stupéfie, et me consterne, c’est que l’on puisse randonner en filmant, alors que ces lieux sont proprement magiques, étourdissants et que c’est une telle chance que de s’immerger dans ces endroits. Que, de surcroît, l’on continue de filmer quand un tel danger se présente, me laisse sans voix. »
Tout cela serait juste anecdotique et risible si cela ne prenait souvent un tour dramatique, spécialement chez les enfants et les adolescents.
Ainsi, combien de passages à tabac, d’agressions, voire de viols, filmés par des tiers, parfois complices, mais souvent juste spectateurs. Ils filment au lieu de porter secours, ce qui en dit long sur ce qu’ils considèrent comme une priorité. Tout le monde a vu ces images terribles des adolescents filmant les flammes dans le bar de Crans-Montana, au lieu de fuir au d’essayer d’éteindre les flammes. Ces secondes perdues leur ont sans doute été fatales. Pour quoi ? Un message sur Whatsapp ? Une vidéo sur TikTok ? Que dire pour ne pas ajouter du drame au drame ?
Pour ma part, plus que de la consternation, je ressens de la colère. Que transmettons-nous ? Que laissons-nous faire ? au nom de quelle liberté, de quel « bonheur » ? Combien de collègues, d’amis, de voisins m’ont dit, en donnant un smartphone à leurs enfants de 10 ans ou moins : « Tu comprends, tout le monde en a un, c’est impossible de ne pas céder à la pression ! ». Impossible ? Expliquez-moi pourquoi tous les pontes et les cadres de la Tech californienne mettent leurs enfants dans des écoles sans smartphones ou tablettes. Avez-vous vu des dealers donnant de la coke à leurs enfants ? Et après, les mêmes parents bien intentionnés s’étonnent du mauvais usage du même smartphone par leurs enfants et demandent à l’état d’intervenir.
Cela me fait penser à ces foyers américains qui ont des armes et qui se lamentent le jour où leurs enfants s’en servent.
Si le bonheur et la liberté étaient en ligne, nous serions tous libres et heureux.
*1-Amnesty International, qui n’est quand même pas une petite amicale de quartier, écrit à la première page de son « dossier-rapport officiel » sur le conflit Israël-Gaza que les massacres à Gaza ont commencé le 7 octobre. Vous avez bien lu ! Je suggère que l’on renomme ladite organisation Amnésie Internationale.
*2-Le téléphone fait alors, littéralement, écran entre eux et le monde. C’est à dire qu’il les « protège » du monde, devenu inconsciemment ou nom, un danger potentiel, mais également que cet écran les empêche de voir le monde tel qu’il est.
Accessoirement, depuis une quinzaine d’années, les selfies font, chaque année, plus de morts que les requins. Par exemple, 31 morts en 2021, contre 10 pour les requins. Il serait temps qu’un Spielberg d’aujourd’hui nous fasse un blockbuster sur les méfaits des smartphones, qui nous fasse autant peur que « Jaws/Les dents de la mer ».



