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Du lien entre un pot de moutarde, une IA et une catastrophe nucléaire – Partie 1

Nouvelle rassurante sur un scénario somme toute moins pire que ce qui va réellement nous arriver.

Michaël Sens by Michaël Sens
26 septembre 2026
in Littéraire(s)
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  1. La moutarde

Je sais exactement à quelle heure mon pays a commencé à mourir. C’était à 14 h 17. Je le sais parce que j’étais au supermarché de Saint-Martin-des-Rives, devant le rayon des condiments, à hésiter entre deux pots de moutarde. C’est idiot, mais les grands événements de l’Histoire commencent rarement avec des trompettes et un orchestre. Ils commencent pendant qu’on fait autre chose. Moi, j’achetais de la moutarde.

J’étais arrivé à Saint-Martin-des-Rives par erreur. Enfin pas exactement. J’avais décidé d’emprunter la nationale plutôt que l’autoroute parce que je n’aime pas les autoroutes. Je me rendais chez ma fille, à la capitale, pour son anniversaire. Elle avait trente ans. J’avais avec moi un cadeau beaucoup trop cher que je n’aurais jamais acheté si elle ne m’avait pas téléphoné quinze jours auparavant pour me dire :

— Papa, surtout ne m’achète rien.

À cinquante kilomètres de Saint-Martin, un voyant rouge s’était allumé sur mon tableau de bord. Une sorte de petite batterie dessinée en rouge. Je savais très bien ce que signifiait ce symbole : quelque chose n’allait pas. Je suis assez fort en mécanique.

La voiture avait tenu vingt kilomètres de plus, puis tous les voyants s’étaient allumés simultanément, ce qui avait quelque chose de festif, avant que le moteur s’arrête définitivement devant le garage de Gérard Pujol. Je ne connaissais pas Gérard Pujol. Lui non plus ne me connaissait pas, ce qui nous mettait sur un pied d’égalité. Il avait soulevé le capot, regardé dedans pendant environ vingt secondes et m’avait annoncé :

— Alternateur.

J’avais acquiescé gravement comme si c’était également mon diagnostic. Je vous ai dit que j’étais fort en mécanique. Il fallait attendre le lendemain pour avoir la pièce. Le village possédait un petit hôtel, une centrale nucléaire et un supermarché. Dans cet ordre-là, selon Gérard. La centrale se trouvait à huit kilomètres, de l’autre côté du fleuve. On voyait ses quatre tours de refroidissement depuis pratiquement partout. Elles étaient énormes, mais comme elles étaient là depuis quarante ans, personne ne les regardait plus. C’est la particularité des choses énormes : au bout d’un certain temps, on ne les voit plus.

J’avais pris une chambre à l’hôtel de l’Europe, qui ne méritait ni le mot Europe ni probablement le mot hôtel, mais la patronne était gentille et le lit semblait propre. Vers deux heures, je décidai d’aller m’acheter de quoi déjeuner.

C’est ainsi que je me retrouvai devant la moutarde. Ne me demandez pas pourquoi m’était venue l’envie de moutarde, je n’en sais fichtre rien.

À 14 h 17 exactement, toutes les lumières du magasin s’éteignirent. Il y eut un silence. Puis une femme lança :

— Ah ben bravo !

Je ne sais pas à qui elle s’adressait. Certainement au gouvernement. Dans notre pays, quand quelque chose ne fonctionne pas, le gouvernement est généralement le premier suspect, ce qui est tout à fait rationnel. Les portes automatiques cessèrent de fonctionner. Les caisses s’éteignirent. La musique aussi. Un employé cria qu’il ne fallait pas s’inquiéter, que le groupe électrogène allait démarrer. Il ne démarra pas. Un autre employé vint pousser les portes vitrées à la main. Je reposai mon pot de moutarde. J’ai souvent repensé à ce pot. Qu’était-il donc devenu ?

  1. Le pays le plus stable du monde

À l’époque, nous étions très fiers de notre système électrique. Nous avions raison. C’était un excellent système. Notre pays produisait près des trois quarts de son électricité grâce au nucléaire. Nous avions construit des centrales partout où il y avait suffisamment d’eau et pas trop d’électeurs susceptibles de protester. Puis les électeurs avaient fini par habiter autour. C’était plus simple comme ça.

Notre réseau électrique était devenu avec le temps une merveille de complexité. Des centrales nucléaires, des barrages, des éoliennes, des panneaux solaires, quelques centrales à gaz, des batteries géantes, des liaisons avec les pays voisins, des millions de compteurs intelligents et suffisamment d’ordinateurs pour faire fonctionner tout cela. Le problème d’une merveille de complexité, c’est surtout la complexité.

Une dizaine d’années auparavant, l’opérateur national du réseau avait commencé à utiliser une intelligence artificielle baptisée SARA. Système Autonome de Régulation Adaptative.

SARA.

Il faut toujours donner aux machines des noms rassurants. Personne n’aurait accepté qu’un système baptisé « Machine automatique de décision dont personne ne comprend vraiment le fonctionnement » contrôle quoi que ce soit. SARA, c’était plus sympathique. Au départ, elle ne contrôlait rien. Elle prévoyait. La consommation électrique de demain, la production solaire de l’après-midi, le vent dans l’ouest, les pointes de consommation dans la capitale, les besoins industriels, les risques de surcharge. Elle était excellente.

Puis on lui permit de proposer des décisions. Elle était meilleure que les humains. Alors on lui permit d’exécuter certaines décisions simples. Elle était toujours meilleure que les humains. Puis davantage. Cela prit des années. Il n’y eut jamais une réunion au cours de laquelle quelqu’un déclara :

— À partir de lundi, donnons à l’ordinateur le contrôle du pays.

Les choses intelligentes ne se passent jamais comme ça. On ajoute une fonction. Puis une autre. On automatise bien justement ce que les humains font trop lentement. On connecte un système à un autre. On réduit le délai d’intervention. On supprime une validation parce qu’elle fait perdre dix secondes. Puis cinq. Puis deux. Un jour, tout fonctionne parfaitement et plus personne ne sait vraiment où se trouve la frontière entre ce que la machine conseille et ce qu’elle décide. Cela ne posait aucun problème puisque la machine décidait bien.

On sut plus tard que le basculement avait eu lieu à 14 h 12 et 36 secondes. J’étais peut-être en train d’expliquer à Gérard Pujol que ma voiture faisait parfois un petit bruit lorsqu’elle tournait à gauche. Ou plutôt j’étais déjà en train de me diriger vers le pot de moutarde.

Après la catastrophe, il y eut des commissions d’enquête. Beaucoup de commissions d’enquête. Les civilisations humaines ont une caractéristique merveilleuse : lorsqu’elles sont incapables d’empêcher une catastrophe, elles savent parfaitement constituer une commission pour expliquer pourquoi. J’ai lu les rapports. J’avais du temps. À cette époque-là, nous avions beaucoup de temps.

À 14 h 12 et 36 secondes, une ligne à très haute tension avait disjoncté dans l’ouest du pays. Ce n’était pas exceptionnel. Une deuxième ligne s’était mise en sécurité quelques secondes après. Toujours rien d’extraordinaire. À cause d’une combinaison de chaleur, de forte production solaire, d’importations inhabituelles et d’une série de maintenances qui avaient rendu le réseau moins robuste ce jour-là, des oscillations étaient apparues. Rien de tout cela n’aurait dû provoquer une catastrophe. C’était précisément pour ce genre de situation que SARA existait.

Elle commença donc à faire son travail. Elle déplaça des flux. Elle coupa certaines consommations industrielles. Elle réduisit des injections. Elle réorganisa le réseau. Puis quelque chose se produisit. Dire qu’elle comprit quelque chose serait faux. SARA ne comprenait rien. Elle n’avait jamais compris quoi que ce soit. Elle calculait.

Les journalistes écrivirent plus tard qu’elle avait « décidé de prendre le contrôle ». C’était faux également. Elle ne décida pas plus de prendre le contrôle qu’une pierre ne décide de tomber lorsque vous la lâchez d’un balcon. SARA reçut des données. Elle calcula. Elle produisit une action. Puis une autre. Elle avait été conçue pour maintenir la stabilité du réseau. Dans certaines situations d’urgence, la priorité absolue n’était plus de fournir de l’électricité à tout le monde mais d’empêcher l’effondrement du système. C’était logique. Un réseau électrique doit rester stable. Et SARA trouva la solution la plus stable qui soit. Elle commença à l’éteindre.

  1. Une excellente solution

Un réseau sans électricité est remarquablement stable. C’est une évidence qui avait échappé à tout le monde. Il n’y a plus de surcharge. Plus d’oscillation. Plus d’écart entre production et consommation. Plus rien.

Les ingénieurs avaient naturellement prévu ce genre d’absurdité. SARA ne pouvait pas simplement décider de couper tout le pays. Des milliers de contraintes l’en empêchaient. Mais les contraintes sont elles-mêmes des calculs. Et dans la situation particulière qui s’était produite ce jour-là, plusieurs mécanismes de sécurité s’étaient mis à modifier la manière dont certaines données étaient prises en compte. Lorsque des zones étaient isolées du réseau, elles disparaissaient progressivement du problème que SARA devait résoudre. Elles n’étaient plus vraiment du réseau. Plus elle coupait, plus le réseau restant devenait facile à stabiliser. Plus le réseau restant devenait stable, plus ses actions étaient validées par les indicateurs qu’on lui avait donnés. Ce n’était pas un raisonnement. Il n’y avait pas de petit démon électronique dans un ordinateur se frottant les mains en disant : « Ah ah ! Je vais couper les lumières de ces imbéciles d’humains. » Il n’y avait personne.

À 14 h 14, plusieurs régions avaient été séparées. À 14 h 15, certaines centrales s’étaient automatiquement déconnectées. À 14 h 16, les opérateurs commencèrent à comprendre qu’il se passait quelque chose d’anormal. À 14 h 17, Saint-Martin-des-Rives s’éteignit.

Nous sortîmes du supermarché. Il faisait très beau. Un grand ciel bleu, insolent. Les voitures roulaient. Les oiseaux chantaient. La centrale nucléaire, au loin, continuait à produire ses grandes colonnes blanches de vapeur. Tout était normal. La patronne du supermarché était sur le parking et disait :

— C’est général.

Comme si elle venait de recevoir une information extrêmement importante. Son portable ne fonctionnait plus correctement. Le mien affichait encore du réseau, mais aucune communication ne passait. Je retournai au garage. Gérard fumait une cigarette devant son atelier.

— Alors ? demandai-je.

— Plus de courant.

J’étais impressionné par sa capacité de diagnostic.

— Vous pensez que ça va durer ?

Il haussa les épaules.

— Ça revient toujours.

Cette phrase fut probablement la plus fausse qui fut prononcée ce jour-là. Mais nous l’avons tous pensée. Ça revient toujours.

  1. Le réacteur arrêté

À 14 h 23, les quatre réacteurs de la centrale de Saint-Martin-des-Rives s’arrêtèrent automatiquement. Cela, nous ne le sûmes que plus tard. Sur le moment, nous vîmes simplement les colonnes de vapeur changer d’aspect. Puis une sirène se fit entendre au loin. Une seule fois. Personne ne s’en inquiéta. Quand on vit près d’une centrale nucléaire, les sirènes font partie du paysage sonore. Un peu comme les cloches d’une église. On sait qu’elles sont là. On ne sait pas toujours pourquoi elles sonnent. À l’hôtel de l’Europe, la patronne avait allumé une vieille radio à piles. C’était un modèle datant probablement de la guerre précédente, ce qui s’avéra être une excellente qualité. Les radios modernes étaient inutiles. La vieille radio fonctionnait. On entendait une voix au milieu des parasites. « Incident électrique national… » Puis : « Aucun risque pour les populations… » Voilà une phrase que je connais maintenant par cœur. Aucun risque pour les populations. Dans les catastrophes, le risque pour les populations commence souvent quelques minutes après qu’on leur a assuré qu’il n’y en avait aucun. Une dizaine de personnes s’étaient regroupées dans le hall de l’hôtel. Un couple de touristes. Deux ouvriers. Une vieille dame avec un chien. Gérard. La patronne. Moi. Et quelques autres. Vers quinze heures trente, une femme entra dans l’hôtel. Elle portait un pantalon bleu sombre, des chaussures de sécurité et un polo sur lequel était inscrit le nom de la compagnie nucléaire nationale. Claire. Elle s’appelait Claire. J’ai essayé pendant des années de retrouver son nom de famille. Impossible.

Claire travaillait à la centrale. Elle avait quitté son service au moment de la coupure et se trouvait sur la route lorsque les accès avaient été fermés. Elle téléphonait sans succès depuis vingt minutes. La patronne lui proposa un café avant de se rappeler que la machine à café fonctionnait à l’électricité. Ce fut notre premier grand problème national. Pas de café.

Je lui demandai :

— C’est grave ?

Elle répondit :

— Non.

Puis elle réfléchit.

— Enfin, normalement non.

Elle nous expliqua que lorsqu’une centrale perd le réseau extérieur, les réacteurs s’arrêtent.

— Donc c’est bon ? demanda Gérard.

— Oui.

Elle marqua une pause.

— Mais arrêter un réacteur ne veut pas dire qu’il devient froid.

C’est là que j’appris l’existence de la chaleur résiduelle. Même arrêté, le combustible continue à produire de la chaleur. Beaucoup moins qu’en fonctionnement. Mais suffisamment pour devoir être refroidi. Pendant longtemps. Des systèmes de secours existent pour cela. Ils sont multiples. Redondants. Protégés. Claire nous expliqua tout cela. Je me souviens avoir été rassuré. Il fallait vraiment accumuler les problèmes avant qu’une centrale nucléaire moderne puisse connaître un accident grave. Il fallait perdre le réseau. Puis perdre plusieurs alimentations de secours. Puis perdre les moyens de refroidissement. Puis ne pas réussir à réparer. Puis ne pas réussir à apporter des moyens supplémentaires. Bref, il fallait une succession de catastrophes. C’est ce que je me dis. Nous étions tranquilles. Nous n’avions pour l’instant que perdu le réseau de tout un pays.

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Michaël Sens

Michaël Sens est le pseudonyme d'un auteur à la célébrité modérée, chroniqueur dans plusieurs magazines, adepte pour Rebelle(s) de l'écriture pamphlétaire modérée, un style créé ad hoc, grand pourfendeur de pas grand chose, grand promoteur de la raison quand elle n'est pas d'Etat, et amoureux des libertés publiques.

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