Les portraits de Jacqueline Devreux invoquent la possibilité de connexions avec un continent intérieur inexploré (inatteignable ?) Ils prennent la forme d’un éveil spirituel du corps par sa chair et en transformant le regard qu’on porte sur lui. De telles « reprises » permettent de consolider les intuitions de l’artiste ainsi qu’une perception immédiate de ses pensées.
Son travail est aussi un moyen de s’ouvrir sur le présent de l’éternité et sur les horizons toujours changeants de l’immanence. Et ces images assurent une dynamique qui sort la création du chaos dans un courant enchanté de poésie au sens plein, non restrictif du terme.
Jacqueline Devreux peint, sculpte, photographie pour dépasser les médiums afin d’accéder à un autre niveau de réalité. Il est venu d’un cri du fond de l’enfance – peut-être parce qu’il n’existe pas d’oreilles assez fines pour l’entendre mais son « vide » latin (vois) donne des images depuis ce temps premier et elles ne se quittent pas. Tout ce que les sens peuvent expérimenter se retrouve ici dans ce livre où la femme reste le modèle premier. Ici commence le plaisir. Le regard connaît l’intimité offerte. Corps fruit de tous les autres. Ardente, concentrée, attentive, respectueuse, Jacqueline Devreux crée des portraits qui restent de parfaits contraires de la nature morte. Elle les forme comme elle sent – elle a des sensations suraiguës.
Le féminin sous son regard tourne autour du corps : La femme étendue ou debout fuse – tel un fleuve entre terre et ciel déchirant l’entre-deux. Existe là des clartés hagardes ; les creux sont orbites, cavernes, diaclases. Tout est à sa place. Les lumières et les ombres à part du corps qu’elles éclairent ou obscurcissent, suspendues sans appel dans une fixité spectrale.
Dans ce livre elle crée pour les femmes des podiums de leur intimité, influencée par le concept de « Persona » cher à Jung. La créatrice montre comment chaque femme joue de son masque parfois sans pouvoir l’enlever ou à l’inverse en s’offrant avec abandon devant l’artiste. C’est une manière de montrer le dessous des cartes pour celle qui propose des embrasures qui font moins spectacle qu’elles interrogent le regard. Elle remonte le cours de l’identité de pantins en déglingue. Ils possèdent la tristesse de fantôme en une approche qui n’a rien de maniériste. Pas d’art pour l’art : le réel est retourné pour la découverte de ce qui se passe derrière. D’où la réinvention, l’intime des passeurs de rêves plus ou moins déboussolés.
Véronique Bergen rappelle que Jacqueline Devreux donne à voir ce qui ne peut être exprimé ni expliqué – peut-être parce que l’indicible s’apparente souvent à l’invisible et aux creux et volumes qui existent dans le visible. Chaque prise devient une mise en abyme d’une autre histoire, d’autres désirs et « figures ». Surgissent des mouvements de la chair et du textile de femmes toujours en évolution vers le plaisir, une autre dimension. La plasticienne ne cherche plus qu’à éveiller les sens, mais un enchevêtrement profond par effet de caresse frontale. Toute l’attention portée par l’artiste à l’être s’exprime par sa technique. Son but n’est pas d’informer mais d’évoquer. « Ce que je cherche dans l’image c’est l’autre visage » écrit Hadley Hudson. Jacqueline Devreux y réussit. Son secret ne s’affiche jamais : on peut juste repérer sa trace, son lieu. L’artiste détourne du “sens supposé propre”. Il ne s’agit pas de caresser des scandales où se signifierait l’excès de sens qui signerait son dévoilement. Le trouble du secret n’est pourtant pas un pur fantasme. Il passe à travers l’art lorsqu’il ne se soustrait jamais à l’espace du corps.
Jean-Paul Gavard-Perret
Véronique Bergen & Jacqueline Devreux – Femmes sens dessus dessous, K1L éditions 2026, 100 p., 20 exemplaires, 120 €




