
L’écrivain est un poison, son cœur un océan.
Voilà le genre de phrase qu’écrit un homme lorsqu’il ne sait plus comment parler de son cœur. Il y dépose des poissons, des tempêtes, quelques épaves et, pour faire bonne mesure, un arc-en-ciel. Il appelle cela une métaphore. Il croit avoir dit quelque chose.
L’écrivain est un poison, son cœur un océan.
Au large de la Seine, des poissons de toutes les couleurs y nagent. Certains sont minuscules. D’autres portent en eux des continents entiers. Lorsque la traversée devient trop difficile, il les laisse suivre ses courants. Il les berce, les protège des prédateurs, des hameçons, des marins affamés. Il leur invente des profondeurs dans lesquelles personne ne pourra venir les chercher.
Personne, peut-être. Du moins, c’est ce qu’il prétend.
Car l’écrivain ne protège rien. Il observe. Il attend. Puis il donne un nom à ce qu’il aime.
Il décrit les écailles, mesure la lumière, consigne les blessures. Il transforme les poissons en symboles, les tempêtes en chapitres et les noyés en belles phrases. Il prétend sauver les choses de l’oubli alors qu’il commence par les arracher à la vie. Tout ce qu’il touche finit épinglé quelque part, encore frémissant, entre deux pages.
L’écrivain est un poison, son cœur un océan.
Un océan rempli d’anémones et de prédateurs, de vice et de joie, d’hommes perdus et de jours meilleurs. La tristesse qui le traverse n’emporte jamais que les marins. La cruauté qui en jaillit ne meurtrit jamais que les veuves. Les poissons, eux, continuent de nager. Ils ignorent encore que quelqu’un les regarde.
Il les porte aussi longtemps qu’il le peut. Ad vitam aeternam, si les mots ont encore un sens. Puis, un jour, des marins arrivent. Ils lancent leurs filets. Ils remontent ses trésors à la surface et les regardent mourir à la lumière.
Alors son cœur s’enorgueillit.
Il redevient bleu. D’un beau bleu de carte postale. Du bleu, du vert, du jaune, quelques reflets d’or. Au fond, les épaves se taisent. Hors des ports, les arcs-en-ciel fleurissent encore et les poissons nagent sans savoir qu’ils sont déjà devenus des phrases.
Mon cœur est un océan.
Et moi, penché au-dessus de lui, je l’empoisonne avec de l’encre.


