
J’écris depuis un lieu noir. J’écris le sourire aux lèvres, pourtant, car voilà : cela fait trop longtemps que je m’affronte moi-même. J’emploie le pathos parce qu’il a quelque chose de romanesque. Et parce que le romanesque donne parfois une forme acceptable à ce qui ne l’est pas.
J’écris depuis longtemps avec colère. J’ai appris à vivre avec elle. À m’y loger. À me justifier du pire.
Écrire avec peine. Avec douleur. Avec lâcheté.
C’est d’ailleurs pour cette raison que j’écris : être romanesque. Car je suis risible et que mon écriture n’a rien de noble. Elle est imbue d’elle-même comme je suis imbu de moi-même. J’écris pour vivre, car lorsque j’écris, je vis, et lorsque je vis, j’ai l’impression que les choses ont un sens. Alors le reste me semble moins insupportable. Être insignifiant est trop dur.
Alors j’écris sans grand courage. Simplement trop faible pour faire face à moi-même, à ma vie et à mes erreurs. J’écris pour ne pas rester seul avec elles.
Être artiste, c’est être un lieu noir. Voilà le genre de phrase que j’aime écrire lorsque je cherche à donner un peu de hauteur à ma banalité.
J’ai la trentaine passée. Bientôt plus d’amis. C’est un constat violent, mais aussi d’une banalité extraordinaire. Tout le monde finit par perdre ses amis. Ce n’est qu’une question de temps, de fatigue, de kilomètres, de rancœur ou de lâcheté. Parfois, on ne les perd même pas. On devient simplement trop difficile à aimer.
Ma dernière relation amoureuse, quant à elle, a été catastrophique. Ponctuée de tout ce qui appelle au pathos. La maladie, la peur, la drogue, les mensonges, les tentatives de mourir, la culpabilité de celui qui reste sans plus savoir comment sauver.
Certainement que cela aussi est une banalité. Chez les artistes, en tout cas, c’est presque un lieu commun. L’écrivain, lui, est un lieu noir. C’est vieux comme le monde. Et n’allez pas croire que je cherche à faire pleurer dans les chaumières : j’ai très simplement récolté la monnaie de ma pièce.
Voilà.
Trois expressions consensuelles malvenues, quelques malheurs soigneusement disposés entre deux lignes et un ramassis de plaintes sacralisées, mises en bouche, le sourire aux lèvres.
Je ne sais pas trop où va ce texte. Je sais simplement que j’ai besoin d’écrire, car l’époque est trop violente et que je ne peux plus contenir ni mes peines ni mon mal.
Le mal, par ailleurs, ne passe pas toujours par l’autodestruction ou la volonté de mourir. Il est souvent bien plus violent. Pernicieux.
Cette capacité à se ronger soi-même sans que l’on y comprenne rien. Empathie, regret, honte, tristesse, nostalgie, manque, colère, ressentiment, deuil.
Les artistes sont des poissons. Ils cachent souvent des écailles multicolores. Les miennes, désormais, sont noires. C’est qu’elle aimait les poissons. On a fini par les aimer, nous aussi. Le pluriel vous lave souvent de vous-même.
On finit souvent par en conclure que, lorsqu’on se répète, c’est qu’on a choisi et qu’on est un idiot. Comme si choisir de souffrir était une véritable alternative. Comme si être alcoolique ou drogué, clochard, prostitué, bipolaire, borderline, artiste, écrivain, photographe, diplomate était une carrière. Comme si flotter dans le vide était une profession enviable. Comme si voir le pire était une activité matinale. Comme si voir quelqu’un qu’on aime attenter à ses jours était une banalité.
Mon ancien meilleur ami, quant à lui, m’a regardé dans les yeux et m’a dit que je cherchais sa pitié et qu’il n’en avait plus.
Il avait raison et tort.
Raison, car effectivement, il n’avait plus de pitié. Tort, car sa pitié était sale, malvenue et inenviable.
Voilà comment les gens commencent à s’entretuer. Ils commencent par se donner des mots qui n’auraient jamais dû être lus ni prononcés. Nous avions tous deux perdu notre statut d’homme : lui face à moi et moi face aux lettres. Comme quoi la littérature n’est pas toujours noble, surtout lorsqu’elle vient d’un lieu noir.
J’aurais aimé penser autrement. Mais je n’y arrive pas. J’aimerais passer mes mots sous silence, mais ils ont trop besoin de sortir. Alors me voilà devenu ennemi de moi-même, écrivant des pensées nauséabondes qui ne devraient jamais voir le jour.
C’est à la fois leur faute et la mienne. La sienne et la leur. Personne n’est entièrement responsable. Ni vous ni moi, ni l’époque, ni le temps, ni le singulier, ni le pluriel. Tout le monde a raison ; c’est simplement une question d’emploi et d’usage. Mais allez dire cela aux chômeurs.
La polarisation a du bon.
Les mots, aujourd’hui, ne sont plus que du bruit, au même titre que les combats. Moi, je n’en ai pas grand-chose à foutre de vos convictions. À mes yeux, vous êtes tous les mêmes.
Bonne chance, donc, pour la coexistence. Nous nous retrouverons sur les barricades : moi derrière mon écran, vous derrière vos convictions. Les miennes seront naturellement plus justes, puisque ce sont les miennes. Les vôtres seront fausses, puisque je n’ai pas pris la peine de les comprendre.
Ne pensez pourtant pas que j’en aie sincèrement quelque chose à foutre du militantisme, des couleurs politiques ou de l’économie. Je ne défends ici aucune doctrine. Je cherche simplement une surface assez vaste pour y étaler ma colère. L’époque fera l’affaire. Elle ne répondra pas. Elle ne me regardera pas dans les yeux. On peut tout lui faire porter : nos lâchetés, nos haines, nos échecs et même la mauvaise qualité de nos phrases.
Ce n’est donc pas une pensée politique. C’est le goût de la merde au bout de ma plume. J’ai commencé par haïr un homme et, trouvant cela trop petit, j’ai convoqué un siècle entier pour me donner raison.
Moi, j’écris du haut de ma colère. Cela me rend infect, je le sais, et pourtant me voilà justifiant l’injustifiable. C’est que c’est de ta faute, camarade. Il faut bien que ce soit la faute de quelqu’un. La mienne ne suffirait pas à remplir autant de pages.
Voilà exactement ce que produit parfois la littérature. Il y a quelques instants, je pleurais sur le misérabilisme de ma vie et me voilà, les larmes sèches, crachant ma bile sur l’un des hommes que j’ai le plus aimés, puis sur une horde d’inconnus conjecturaux, inventés à mesure que j’avais besoin de les mépriser.
C’est du propre.
Tant pis pour lui. Tant pis pour vous. Je n’ai ni pitié pour lui, ni besoin de la sienne, ni de la vôtre. Du moins, c’est ce que j’écris maintenant. Ce sont là les fausses vérités du lieu noir.




