
C’est une petite fille qui n’est pas comme les autres.
« Trop futée pour une femme, malheureusement » déplore son père. Et quand Maggie Tulliver se met à lire, assise sur un petit tabouret près du feu, rien ne peut la sortir de son livre. Car c’est une enfant rêveuse : si sa mère l’envoie chercher quelque chose là-haut dans une chambre, elle oublie bientôt pourquoi elle y est allée, et peut rester longtemps assise par terre en chantonnant « comme une échappée de l’asile ».
Et puis cette peau brune qui lui donne l’air d’une moricaude, ces yeux noirs qu’on n’a jamais vus dans la famille, et ces cheveux bruns qui ne veulent pas friser – tandis que sa cousine Lucy, elle, a de si jolies boucles blondes, bien alignées, sans un cheveu qui dépasse…
Alors, agacée par l’injonction maternelle de se brosser les cheveux, dans un moment de rage, elle monte dans la chambre, saisit une paire de ciseaux et se coupe les cheveux tout court sur le front puis demande à son frère Tom de les couper derrière. Son apparition au repas de famille provoque un scandale : « Oh, quelle honte, s’écrie la raide et sévère tante Glegg, les petites filles qui se coupent les cheveux devraient être fouettées et mises au pain sec et à l’eau ».
« C’est une méchante fille qui brisera le cœur de sa mère » décrète Mme Tulliver, une femme grasse, blonde, rose et lente d’esprit. M. Tulliver l’a choisie parce qu’elle était belle et « pas trop futée », pour ménager sa tranquillité : il ne voulait pas une épouse qui lui dirait ce qu’il faut faire chez lui.
Et voilà que cette fillette comprend tout mieux que personne, passe son temps dans les livres. « Mais ce n’est pas bon, dit le père, une femme n’a pas besoin d’être si intelligente ; ça lui fera des ennuis, je le crains ».
Maggie inquiète sa mère en rôdant trop près de la rivière.
Un jour, à force d’entendre dire qu’elle ressemble à une bohémienne, qu’elle est à moitié sauvage, elle fait une fugue, avec l’idée de rejoindre ses frères de race, sa tribu originelle, et de vivre comme eux dans des tentes sur des terrains vagues. C’est un vaste chagrin et une vilaine action qui ont provoqué cette fuite romanesque. Maggie a poussé dans la boue la rose et blonde et impeccable Lucy, par dépit et jalousie, parce que son frère Tom l’a ignorée et exclue, tout occupé à briller devant la jolie cousine. De peur d’être punie, Maggie a pris la clef des champs.
Un des thèmes essentiels et les plus émouvants qui parcourent le roman est précisément la relation entre frère et sœur. La frustration, la déception, le chagrin éprouvés dès la petite enfance par une petite fille d’une intelligence et d’une sensibilité rares, dont l’imagination vagabonde s’est nourrie de lectures passionnées, qui adore son grand frère mais se voit sans cesse raillée, dévalorisée par ce garçon souvent cruel et brutal avec elle, ce Tom qui trouve les filles stupides et pleurnicheuses, se plaît à poser auprès d’elles en esprit fort, pratique, dénué de toute sensiblerie.
Or les conventions sociales feront que c’est lui que le père veut pousser à étudier, à apprendre le latin et tant de choses inutiles à ce garçon habile de ses mains, qui n’aime pas lire, est mal à l’aise avec le langage, et se serait bien contenté d’exercer un jour le métier de son brave meunier de père, de se promener à cheval et d’aller au marché.
Quel sera le destin de la petite Maggie faite pour aimer ? Et celui de Tom qui joue les cœurs durs ? Et de la jolie Lucy aux boucles blondes ?
Vous le saurez en lisant ce roman qui a bénéficié de la plus glorieuse des publicités : « Deux pages du Moulin sur la Floss me font pleurer » a confié Marcel Proust, affirmant que c’était le livre qu’il avait le plus aimé, l’associant à cette littérature anglaise et américaine qui le ravissait plus que nulle autre, citant Thomas Hardy, dont les héroïnes au caractère fort, à l’esprit autonome, s’apparentent en effet à l’indépendance d’esprit de Maggie – on pense à Tess, à la Batsheba de Loin de la foule déchaînée.
Bien plus, certaines pages du roman ont déjà une apparence proustienne, comme cette étonnante digression qui termine le chapitre 5, où G. Eliot montre la permanence en nous des impressions d’enfance, qui fait que lorsque nous regardons la nature, nous réveillons inconsciemment des réminiscences, les traces que notre regard d’enfant a laissées sur les choses :
« Nous n’aimerions pas autant la terre si nous n’y avions pas passé notre enfance…si ce n’était pas cette terre où reviennent, chaque printemps, ces mêmes fleurs que nous cueillions autrefois avec nos doigts minuscules, quand nous étions assis sur l’herbe à babiller tout seuls. […] Ces fleurs bien connues, ces chants d’oiseaux toujours présents à la mémoire, ce ciel à l’éclat intermittent, ces champs labourés et herbeux, qui ont chacun comme une personnalité que leur donnent les caprices des haies : voilà ce qui fait la langue naturelle de notre imagination, ce langage qui est fait de toutes les associations subtiles et inextricables, que les heures fugaces de notre enfance ont laissées derrière elles. »
Mais de ce beau roman, nous ne dirons pas davantage, sinon que, même si la reine Victoria comptait parmi les lectrices ferventes de George Eliot, les aventures sentimentales de Maggie Tulliver (et encore moins la vie privée de l’autrice, qui fit scandale) ne suivront guère la voie respectable que l’Angleterre victorienne a assignée aux femmes.
Peut-être ces quelques lignes attiseront-elles la curiosité des lecteurs qui ne connaissent pas encore l’œuvre de George Eliot, de son vrai nom Mary Anne Evans, romancière qui ne jouit pas en France, nous semble-t-il, de la place (éminente) qu’elle mérite.
Daniel Aquili
Le Moulin sur la Floss, de George Eliot, Folio Classique, trad. Alain Jumeau




