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Le Nouvel Hollywood (1/4)

Une décennie prodigieuse

Lionel Gerin by Lionel Gerin
5 juin 2026
in Art(s), Cinéma(s)
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Bonnie & Clyde Arthur Penn 1967
Bonnie & Clyde Arthur Penn 1967 –

Le Nouvel Hollywood, s’il faut définir des limites, va de 1969  (« Easy Rider» de Denis Hopper) à 1980 (« Heaven’s Gate/Les portes du paradis* » de Michael Cimino). C’est bien court en regard de l’histoire du cinéma, et c’est pourtant une « décennie » capitale qui va marquer à jamais le regard sur la société américaine, ses thèmes et ses personnages. Pendant cette période, les cinéastes ont montré ce qui ne voyait pas avant, et dit ce qui ne se disait pas. Fini le héros/justicier, la société bienveillante, les batailles sans effusion de sang, les mauvais indiens et les bons blancs, les familles immaculées, fini le rêve américain !

Á ceux qui doutent un peu de l’importance du Nouvel Hollywood, qui se demandent ce qu’il a changé et ce qu’il a vraiment apporté, je répondrai ceci. Outre les thèmes abordés, la guerre et la conquête sous un jour cru et nouveau, la maladie mentale et les laissés pour compte, la sexualité en général et l’homosexualité en particulier, la corruption au plus haut niveau, l’alcoolisme et les addictions, et bien d’autres choses encore, il a fait émerger de nouveaux réalisateurs : Scorcese, Coppola, Rafelson, Malick, Cimino, Friedkin, Arthur Penn, Pakula, Sarafian, Bogdanovich, Altman, Ashby. Je m’arrête là mais je pourrais continuer. Excusez du peu ! Quant aux nouveaux acteurs, dans le système des studios formaté et stéréotypé, jamais ceux dont les noms suivent ne se seraient vu confiés des premiers rôles : Pacino, De Niro, Shelley Duval, Sissy Spacek, Ellen Burstyn, Dustin Hoffman, Susan Sarandon, Warren Oates, Diane Keaton, Gene Hackman, Elliot Gould, Donald Sutherland, Harvey Keitel. Là encore je pourrais continuer longtemps.

Bien sûr, le nouvel Hollywood n’a pas surgi de nulle part et n’est pas né d’un seul film. Si « Easy Rider » est considéré comme son film inaugural par son immense succès, de nombreux films ont ouvert petit à petit la brèche dans laquelle un cinéma plus libre s’est engouffré.

Dès 1955, avec « Kiss Me Deadly/En quatrième vitesse *», Robert Aldrich dynamite le film noir et montre une Amérique violente, paranoïaque ou même le « bon » détective privé est un sadique.

En 1956, dans « The Searchers/La prisonnière du désert », l’immense John Ford questionnait le bien-fondé de la conquête et le mythe du bon cowboy face au sauvage indien, et posait, sans le dire, la question très délicate du métissage. Bref,  peut-être était-il temps de ne plus voir le monde en noir et blanc, en ces années de mouvements noirs pour les droits civiques. Ce thème, sous une forme radicalement différente, sera repris par John Cassavetes en 1959 dans « Shadows ».

Toujours en 1956, Don Siegel sort « Invasion of the Body Snatchers/L’invasion des profanateurs de sépulture » qui est un film capital. Film d’horreur, donc série B à l’époque, il explore le thème éternel de l’autre, la bête, le monstre. Surprise, stupeur, pour la première fois sans doute, ce monstre est nous-mêmes, aussi bien individuellement que collectivement, en tant que société formatée et sclérosante. Ce qui était craint, caché, laissé en marge est vu en pleine lumière et c’est le miroir qui nous le montre.

En 1958, Orson Welles, dans « Touch of Evil/La soif du mal»*, décrivait un monde frontière interlope, où corruption, violence, viol collectif étaient monnaie courante, tout cela avec une science du cadrage cauchemardesque, en digne héritier de l’expressionnisme allemand.

Retenant cette leçon,  Alfred Hitchock sort «Psycho/Psychose» en 1960. Jamais plus le film de serial killer ne sera pareil. Jamais non plus auparavant on avait montré un mélange d’érotisme et de violence sexuelle d’une telle façon.

Avançons à grands pas. En 1967, Arthur Penn réalise « Bonnie & Clyde » et c’est presque une déflagration. Désir féminin, impuissance, violence et plaisir, volonté de sortir du cadre, des rôles assignés par la société. Tout cela avec la beauté de Warren Beatty et Faye Dunaway.

La même année sort « The Graduate/Le lauréat » de Mike Nichols (1). Là encore, le jeune Dustin Hoffman étouffe dans cette société policée, hypocrite où son avenir est tracé. Comment fuir cette assignation, ainsi que la perversité, le mensonge, les compromissions des adultes qui transparaissent sous le vernis de la respectabilité et de la décence ?

Ces deux films furent d’immenses succès.

En 1968, dans « Faces », John Cassavetes montrait adultère, alcoolisme et déboires conjugaux.

Cette même année, deux films d’horreur vont révolutionner le genre, et bien d’avantage encore. « Rosemary’s Baby », de Roman Polanski, raconte les affres horrifiques d’une femme enceinte. Il ne s’agit plus d’accueillir le futur bambin dans une vallée de roses. La bienveillance n’est qu’une illusion. Comme dans d’autres films de l ‘époque, on ressent une atmosphère paranoïaque, absolument claustrophobique et donc étouffante . Mais, pas plus qu’aux enfants à naître, on ne peut faire confiance aux morts, et Georges Romero entame de façon tonitruante son cycle des zombies avec le cultissime « Night of the Living Dead/ La nuit des morts-vivants ». L’ancien monde, les défunts, dévorent littéralement les vivants. Fable éminemment politique et sociale, le film, au budget confidentiel, aura une résonance majeure. Enfin, un mois avant la sortie d’Easy Rider, « The Wild Bunch/La horde sauvage », western crépusculaire, sanglant et jubilatoire, de Sam Peckinpah, venait achever de faire exploser les fausses légendes.

Hollywood semblait donc mûr pour le changement.

Il faut dire également quelques mots du contexte historique.

La décennie avait commencé par l’assassinat de Kennedy en novembre 1963. Ce meurtre, inaugural en quelque sorte, en direct à la télévision, va marquer les esprits américains pendant les décennies à venir. Pour la première fois au 20ème siècle, le nombre de jeunes (- de 21 ans) excédait le nombre d’adultes et cela avait des conséquences en termes de revendications. En 1969, le mouvement hippie était à son apogée, et avec lui la contestation sociale, notamment contre la guerre du Vietnam, qui, après une longue indifférence apparente, générait une hostilité croissante, aussi bien à l’international qu’aux États Unis. Après le Civil Rights Act de 1964 qui, en théorie, donnait des droits égaux aux noirs américains, la jeunesse noire s’impatientait, les émeutes se multipliaient, et les Black Panthers étaient déclarés ennemi public numéro un. Robert Kennedy et Martin Luther King étaient assassinés en 1968. L’été des fleurs, et des illusions de paix et d’harmonie, étaient fini. La réalité était têtue et les années 70 seraient placées sous le signe de la fin des illusions. Les drogues psychédéliques laissaient la place à l’héroïne et la descente était sévère. Le rêve multicolore se transformait en « very bad trip » et même en authentique cauchemar puisque le 9 août 1969, soit un mois après la sortie d’ « Easy Rider », Sharon Tate était sauvagement assassinée à Los Angeles. Le « Summer of Love » était bel et bien terminé et les fleurs servaient désormais à orner les tombes des soldats revenant du Vietnam.

Tags: analyse filmiquehistoire du cinémaHollywoodLionel GerinNouvel Hollywood
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Lionel Gerin

Lionel Gerin

Né à Roannes, Lionel Gerin est un poète publié notamment au Nouvel Athanor. Il enseigne et vit à Lyon. C'est un poète passionné de cinéma et de voyage.

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